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Afrique de l’ouest : la menace terroriste est multiforme (chercheur)

Ouestafnews - Le terrorisme reste préoccupant en Afrique de l’ouest. Les récents attentats de Ouagadougou et de Grand Bassam (Côte d’Ivoire) ainsi que les alertes lancées au Ghana, au Togo en attestent. Dans cet entretien exclusif qu'il nous a accrodé, William Assanvo, chercheur principal au bureau de Dakar de l’Institut d’études de sécurité (ISS) nous livre son analyse de la situation.


Ouestafnews- L’Union économique et monétaire ouest africaine, a récemment adopté le principe d’une « force internationale » face aux groupes terroriste. Que vous inspire un tel projet ?

William Assanvo - Il y a d’abord un certain nombre de choses à prendre en compte. Combien d’hommes composeront cette force, que sera la contribution des différents pays, est ce qu’elle sera permanente ou sera-t-elle constituée d’unités qui pourraient être mobilisables en cas de besoin. C’est autant de questions que cette idée soulève.

Il est important avant tout de savoir que la menace terroriste est multiforme, alors qu’en général, les forces de cette nature sont plutôt conventionnelles. Maintenant, la question qu’il faut se poser, c’est est-ce que le dispositif (la force multinationale) est le plus approprié face à la menace terroriste telle qu’on la voit se présenter dans la région depuis plusieurs mois. Je n’ai pas toutes les informations en ma possession, mais je pense qu’on n’en est à l’étape d’une annonce politique et nous verrons pendant les mois à venir comment tout cela va se matérialiser, car dans les sommets des chefs d’Etats, les annonces foisonnent et entre celles-ci et leur concrétisation il y a un fossé. Donc restons vigilants.

Ouestafnews - qu’est ce qui pourrait expliquer les lenteurs dans la mise en œuvre effective de la force multinationale mixte (FMM) du Bassin du Lac Tchad, qui a pour mission d’éliminer Boko Haram ?

W.A - Cela fait plus d’un an que la décision de la mettre en place a été prise et le processus même a été assez laborieux avec beaucoup de contraintes politiques du fait des perceptions, des intérêts qui différent d’un pays à l’autre ainsi que les acteurs externes qui ont eux aussi des positions à défendre, du coup politiquement ça devient compliqué.

Au-delà de cela, il y a la réalité technique du terrain car la mise en place d’une force d’une telle envergure demande un travail de conceptualisation, c’est-à-dire réfléchir entre autres sur son mode opératoire, les ressources humaines et matérielles nécessaires.

Malgré un début d’effectivité, la force n’a pas encore convaincu par rapport à sa mission. Et c’est maintenant que les choses vont commencer.
Ouestafnews - Le Niger n’est-il pas le maillon faible de la FMM, au regard des attaques récurrentes de Boko Haram sur son territoire, dont la dernières a eu lieu à Bosso ?

W.A - Ce que cette attaque a remis sur la table, c’est la question que tout le monde se pose, c’est-à-dire : est-ce que la force mixte est en place ? Cette attaque a soulevé la question de l’opérabilité de la FMM, car elle est censée être composée de secteurs d’opérations : Le premier secteur se trouve au nord du Cameroun, le second au Tchad, le troisième au Nigéria. Et au Niger il était question de mettre en place un sous-secteur mais comme la situation a évolué l’idée d’un secteur commence à prendre forme. Donc les Etats devaient déployer des troupes qui agiraient sous le mandat du CBLC (commission du bassin du lac Tchad).

Dans le cas du Cameroun, on note des améliorations car il y a 900 soldats qui agissent au nom de la force, mais pour les autres pays ce n’est pas encore certain. A coté de la FMM, il y a des dispositifs nationaux qui sont déjà actifs. Donc ce qu’on observe, c’est que cela prend du temps pour certains de ces pays à mettre à disposition de la force les hommes qu’ils ont promis. Ceci explique le fait que certains secteurs de la FMM tardent à être opérationnels.

Ce qu’on a observé avec l’attaque de Bosso, c’est l’illustration que aussi bien les éléments nigériens de la FMM et leur dispositif national ont péché par inefficacité, ce qui fait qu’ils n’ont pas pu contrer cette frontale et massive (attaque) de Boko Haram. Pour me résumer je dirai que l’attaque de Bosso révèle qu’il y a beaucoup à faire pour rendre les dispositifs nationaux et multinationaux effectifs et efficaces.

Ouestafnews - Justement le Bénin qui avait promis 700 hommes à la FMM, ne va finalement envoyer que 200 soldats, est-ce le signe que le nouveau président Patrice Talon privilégie avant tout la sécurité intérieure de son pays ?

W.A - Je pense que la promesse d’engagement du Bénin était un signe de solidarité car l’ancien président Yayi Boni l’avait explicitement annoncée dans un discours de fête d’indépendance remontant au 31 juillet 2015. A l’époque l’annonce était de 800 hommes, l’idée est donc d’apporter une solidarité aux pays directement confrontés à Boko Haram mais aussi c’était dans l’optique de prévenir, car penser que la menace ne va pas s’étendre ce n’est pas vraiment approprié en termes de raisonnement. Par la suite on a parlé d’une contribution de 700, 750 hommes, après ce sont des questions logistiques qui ont retardé leur déploiement. Avec les élections il y a eu de nouvelles autorités donc un climat politique qui n’était pas propice, marqué par des considérations budgétaires qui ont conduit aujourd’hui à une réduction de la contribution béninoise.

Il faut également préciser que les forces béninoises sont censées être déployées au niveau de l’Etat-major de la FMM à N’Djamena (Tchad), leur rôle est d’assurer la sécurité de celui-ci et des officiels, donc ils ne seront pas dans une posture de combat comme les contingents nigérian, tchadien, camerounais et nigérien. La nouvelle direction prise par les nouvelles autorités du Bénin obéit je pense à des considérations politiques mais aussi budgétaires.

Ouestafnews - Après l’attaque de Grand-Bassam, plusieurs pays de la sous région ont reçu des menaces, qu’est-ce qu’Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) gagnerait à attaquer des pays comme le Ghana ou encore le Togo ?

W.A - Cette question est délicate car y répondre clairement sous entendrait qu’on n’est dans les secrets d’Aqmi, ce qui n’est pas le cas. Ceci étant dit Aqmi et Al Mourabitoune constituent une menace pour la sécurité régionale, et les exemples ne manquent pas : les attaques au Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire...Cependant si on suit la logique selon laquelle certains pays sont plus menacés, alors le Sénégal, la Guinée ou le Ghana représentent des cibles potentielles car pour Aqmi, le Sénégal ou le Ghana seraient plus des cibles naturelles que le Togo par exemple. Par rapport aux différents pays, la menace reste donc variable.

Ouestafnews - Au fond, ces menaces sont-elles avérées, peut-on leur accorder du crédit ?

W.A - Bon, s’il y a eu des alertes des autorités ghanéennes, il me semble qu’elles reposaient sur quelque chose. Je n’ai pas dans le détail la nature de ces informations, je suis dans l’impossibilité d’en faire une évaluation. Cela étant dit je pense que nous devons réfléchir sur la menace beaucoup plus largement, au-delà de celle que pourraient représenter des groupes comme Aqmi ou Al Mourabitoune.

Il y a aussi une menace qui s’exprime d’une autre manière, c’est-à-dire le fait d’avoir dans nos pays des individus qui n’auraient pas à priori de liens ni avec Aqmi ni avec Al Mourabitoune mais qui adhérent à leur idées.

De ce point de vue, il y a quelques mois des informations qui avaient circulé faisaient état d’un Ghanéen qui aurait tenté de convaincre des compatriotes de partir faire le djihad en Lybie dans les rangs de l’Etat islamique. Et récemment une vidéo a été publiée par la cellule de communication de l’Etat islamique dans laquelle on pouvait voir un Sénégalais, un Nigérian et un Ghanéen.

Ces gens pourraient revenir pour perpétrer des attaques dans leurs pays respectifs, de ce fait la vigilance doit être de mise. Et rappeler vous que lors de l’occupation du Nord du Mali en 2012 et 2013, on avait signalé la présence de ressortissants sénégalais, ivoiriens, burkinabés, ghanéens dans les rangs des groupes djihadistes. Alors qu’est-ce que ces derniers sont devenus après l’intervention militaire française de janvier 2013 ? Sont-ils rentrés chez eux ? Quelle menace peuvent-ils représenter ? Voilà des questions qu’il faut se poser. Et il n’est pas aussi à exclure que des groupes comme Aqmi disposent de cellules dormantes dans ces pays.

Ouestafnews - Justement, le nord du Mali étant l’endroit d’où une bonne partie du chaos est parti, peut-on s’attendre à des améliorations dans le court et moyen terme ?

W.A - La situation telle qu’elle se présente est déjà très préoccupante et je pense que tous les observateurs y compris les acteurs comme la Minusma, la force Barkhane et les autorités maliennes en ont bien conscience même si on a tendance a parler un peu moins du Nord puisque c’est le centre du Mali qui suscite à l’heure actuelle des inquiétudes.

Ce que je retiens c’est l’absence d’indication permettant de croire à une amélioration conséquente dans le court et moyen terme. Le dispositif Barkhane a une efficacité limitée, les forces maliennes qui sont encore en reconstruction font face dans le nord du pays aux conséquences de la rébellion de 2012. Ce qui explique l’absence de l’armée nationale, dans la grande partie du nord donnant l’image d’un dispositif national assez limité.

La Minusma (Mission des Nations Unies au Mali) aussi qui est un acteur sécuritaire mais la lutte contre le terrorisme ne fait pas partie de son mandat comme vous le savez sans doute, or elle demeure la principale cible des groupes terroristes. On a donc une force onusienne qui est beaucoup plus sur la défensive. Maintenant, lorsque vous avez tous ces acteurs sécuritaires qui sont soit incapables soit disposant d’une capacité limitée, cela vous donne une idée de la situation dans le court terme. L’amélioration qu’on peut escompter ne vas pas être significative. Je pense que la situation va continuer à être telle qu’on le voit actuellement et dans le pire des cas elle va se détériorer.

Dans le moyen terme, tant qu’on n’a pas d’avancées significatives dans la mise en œuvre de l’accord de paix avec le retour progressif de l’Etat dans les régions du nord, la réforme de l’armée, le processus de DDR (désarmement, démobilisation et réinsertion), il sera aussi très difficile d’obtenir une amélioration positive au niveau sécuritaire.

Ouestafnews - La multiplication des groupes d’auto-défense dans le centre du Mali peut-elle être analysée comme le résultat de l’absence de l’Etat central comme le soutiennent beaucoup d’observateurs?


W.A - Tout a fait, c’est le résultat de l’absence de l’Etat et même lorsqu’il était en place il ne disposait pas de moyens de pouvoir assurer ses fonctions régaliennes aussi bien du point de vue de l’armée que de l’administration. Et aux yeux des populations, l’Etat est clairement discrédité. L’Etat n’est pas là et même s’il est présent c’est un Etat prédateur avec une armée qui ne fait pas de la protection de la population une priorité. Et avec des populations livrées à elles-mêmes, la conséquence c’est la naissance de groupes d’auto-défense avec des civils qui prenne les armes. Bien entendu, il y a d’autres considérations économiques, culturelles à prendre en compte


 

Mardi 12 Juillet 2016
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