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Crise financière internationale : "le coupable, c'est le système" (NOTE DE LECTURE)

Ouestaf.com vous propose ci-dessous une note de lecture signée de François Fall, de l'Université de Rouen (France). Son texte porte sur la crise financière internationale vue à travers l'ouvrage de Jean Michel Servet : « Le Grand renversement : de la crise au renouveau solidaire », Desclée de Brouwer, Paris (2010).


Par François Fall*

Une fois encore, Jean Michel Servet, professeur d’études du développement à Genève, attire l’attention des chercheurs, pouvoirs publics et partenaires du développement sur les dangers qui consistent à prendre des mesures précipités, et de façon persistante, sans que les causes structurelles du phénomène soient bien comprises. Le Grand Renversement qui vient de paraître donne une analyse subtile et profonde des causes structurelles du phénomène qui nous touche aujourd’hui : la crise financière.

Au lendemain d’une crise, il est chose courante de voir les pouvoirs publics et les régulateurs courir de façon persistante derrière des recettes usuelles pour tenter de colmater les brèches, plutôt que de réfléchir sur les causes profondes de la situation. Ce type d’attitude, loin de juguler le problème, a souvent conduit le monde de Charybde en Scylla.

Rappelons-nous quelques événements non anodins. En Afrique subsaharienne, après la crise des années quatre-vingt, des plans de réforme on été préconisés, sans chercher à analyser en profondeur la situation. Les instances internationales, en quête de recettes d’urgence, ont été séduites par des plans de restructurations d’inspirations néolibérales.

Des solutions ont été préconisées sans pour autant prendre en compte les caractéristiques économiques et socio-culturelles du milieu. Parmi ces plans, l’on peut noter la célèbre théorie de la répression financière de Mc Kinnon (1973) et Shaw (1973). Ces derniers avaient fourni une brillante démonstration théorique et leurs modèles semblaient parfaits, tant la démonstration paraissait rigoureuse.

Pourtant, leur transposition dans les systèmes économiques subsahariens s’était soldée par des échecs. C’est plus tard qu’on a compris qu’une dimension considérable du phénomène fût négligée, à savoir les spécificités socio-culturelles et économiques du milieu.

C’est cette même attitude qui a conduit les instances internationales et les autorités publiques dans les années récentes à lancer des initiatives de microcrédit partout dans le monde, en calquant le prototype Grameen Bank, sans que soient à nouveau prises en compte les réalités au niveau de la demande de services financiers. Des faillites d’institutions de microfinance s’en sont suivies et ce n’est que récemment qu’on s’est rendu compte que les pauvres n’étaient pas tous entrepreneurs performants, et qu’ils avaient autant besoin pour vivre et survivre d’autres services financiers que de crédits.

Ces deux exemples sont la preuve que nous mettons bien souvent la charrue avant les bœufs, et que nous nous précipitons souvent sans prendre le temps de faire un diagnostic approfondi. C’est également ce qui se passe aujourd’hui avec la crise financière. Les solutions qui sont préconisées sont prises sur la seule base des données du côté de l’offre, et sans considération aucune des éléments du côté de la demande.

A travers Le Grand Renversement, Jean Michel Servet, tout en attirant l’attention sur les erreurs récurrentes passées, analyse les causes profondes de la présente crise.

Dès le départ, l’auteur met en cause les systèmes de production et d’échange capitalistes qui ont connu depuis le passé jusqu’à aujourd’hui et de façon récurrente des crises de grande ampleur. Dans la crise actuelle et comme dans les précédentes, on ne retient souvent que la partie visible de l’iceberg.

On pense naïvement que les raisons de la crise que nous traversons sont le fait de quelques spéculateurs qui auraient agi avec excès sur les marchés financiers. S’il est en effet naturel de penser que les déclencheurs sont les coupables, il est tout aussi trompeur de croire que la crise ne se serait pas produite si de telles erreurs n’avaient pas été commises.

Comme il est soutenu dans l’ouvrage, les signes spectaculaires ne sont pas les causes structurelles de la crise et en masquent les déterminants essentiels. Et plutôt que de chercher à désigner des boucs émissaires, à incriminer tel ou tel, il aurait été peut-être plus judicieux d’interroger la solidité du système et ses fondements.

Dans le premier chapitre, l’auteur souligne que la recherche des causes d’une crise passe communément par celle de responsables et de coupables. Mais selon lui le coupable n’est ni plus ni moins que le système lui-même. Il est, de ce fait, inefficace de chercher à désigner des fautifs qui n’ont fait qu’abuser d’un système en faillite, et dont les fondements n’ont pas été remis en cause.

C’est comme si on cherchait en effet un coupable, alors que tout le monde est coupable. La faillite de Lehman Brothers ne peut guère être désignée comme la cause de la crise actuelle. Aussi, important est-il d’accepter que cette crise financière n’est que la partie visible de l’iceberg. Celle-ci n’est pas uniquement financière, car ses causes sont plus profondes.

C’est la crise d’un mode d’accumulation capitaliste assis sur une financiarisation généralisée des rapports économiques et sociaux. C’est cette financiarisation, comme le dit l’auteur dans le chapitre 4, qui constitue de base à la propagation rapide et à l’extension profonde de la crise. Comme il le montre dans le chapitre 6, cette financiarisation est assise sur l’idéologie néolibérale et impacte beaucoup les activités de production et d’échange et l’évolution du partage entre capital et travail.

Ceux qui ont suivi les développements du professeur Servet conviendront que ce n’est pas la première fois qu’il attire l’attention sur la financiarisation qui domine de plus en plus nos systèmes économiques et sociaux. Dans l’ouvrage Banquiers aux pieds nus la microfinance, paru en 2006, il a déjà présenté les dangers de ce mouvement généralisé de financiarisation qui touche même les économies du Sud. Avec subtilité, il y a montré comment cette financiarisation – il est vrai, plus manifeste au Nord à travers les activités de spéculation sur les marchés financiers - avait gagnait les économies les plus pauvres de la planète.

A travers la microfinance, qui est de plus en plus une forme importante de l’intermédiation financière dans les pays du Sud, on voit manifestement comment celle-ci s’y matérialise. Alors qu’on croit facilement que la spéculation est le propre des économies développées, on se rend compte de plus en plus que ce type de comportement marque les relations économiques dans les couches à revenus modestes.

Aujourd’hui de plus en plus de vendeurs spéculent sur les marchés de produits. Cette spéculation était moins apparente il y a quelques années, mais, aujourd’hui, elle s’est fortement accélérée, avec le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Il est possible aujourd’hui, pour un éleveur de moutons, de s’informer sur l’évolution des prix du marché dans les villages environnants, par simple coup de téléphone.

En fonction des opportunités de profit, il prend sa décision de vente ou d’achat. Ce type comportement bien que portant sur des montants beaucoup moins importants que ceux en jeu sur les marchés financiers, n’en demeurent pas moins spéculatifs.

En microfinance, la financiarisation devient de plus en plus manifeste à travers la commercialisation des services offerts. Aujourd’hui on accepte de plus en plus que la microfinance puisse être considérée comme un dispositif d’offre de services financiers comme tout autre, et non comme un outil miracle d’éradication de la pauvreté.

Ce n’était pas la position de nombre d’organisation du développement, d’universitaires et de chercheurs sur cette question, il y a quelques années. Pourtant la sonnette d’alarme fût tirée depuis longtemps par quelques rares chercheurs parmi lesquels le professeur Servet. L’évolution du secteur leur a donné raison. On peut se poser la question de savoir pourquoi ont-ils eu raison, et pourquoi ont-ils pu voir juste ? La seule réponse que j’ai est qu’ils ont cherché à avoir plus d’informations que les autres.

Leur mérite c’est d’avoir analysé la question en profondeur et d’avoir pris en considération les éléments à la fois du côté de l’offre et de la demande, plutôt que de se suffire à l’application passive de modèles préalablement construits.

C’est cette méthode que l’on retrouve dans l’ouvrage intitulé, par analogie avec La Grande Transformation, l’ouvrage phare de Karl Polanyi, le Grand Renversement. Sa profondeur et sa pertinence correspondent à une prise de recul par rapport aux idées reçues et à une volonté d’intégrer une analyse socioéconomique des marchés.

Les déséquilibres qui touchent les systèmes économiques actuels sont analysés à la fois aux niveaux macro, méso et micro, ce qui donne la latitude de voir le problème à chaque niveau donné, et pas seulement au sommet à travers les spéculateurs sur les marchés financiers.

Cet ouvrage offre une vision davantage globale de la crise actuelle. Alors qu’on croit naturellement que la crise s’est déclenchée avec les subprimes, cet ouvrage montre que les causes de la crise sont bien antérieures. La crise alimentaire au Sud et la crise énergétique sont aussi des signes avant-coureurs et leur lien avec la crise est bien explicité.

Cet ouvrage est à recommander, au delà des universitaires, à tous ceux qui désirent comprendre les causes profondes de la crise, en dépassant les idées convenues comme celle de réduire les déclencheurs de la crise aux subprimes. Il doit en particulier être recommandé aux étudiants et aux chercheurs des pays du Sud qui pourront aisément faire le lien entre nos systèmes économiques et la crise actuelle pour l’inscrire dans sa globalité.

Vendredi 2 Juillet 2010
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