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La Chine, "offre une alternative intéressante" aux Africains pour briser le face-à-face unilatéral avec l'Europe, selon Adama Gaye

Ouestafnews - A la veille de la tournée africaine du président chinois Hu Jintao prévue du 12 au 17 février (avec deux étapes en Afrique de l'ouest, au Sénégal et au Mali), le débat sur les relations sino-africaines se trouve relancé. Curieusement l’intérêt médiatique suscité par cette visite est plus ressenti en Europe, et en Occident de manière générale, qu’en Afrique.
Pour donner une perspective africaine à une question d’une brûlante actualité au vu du poids de la Chine dans l’actuel échiquier mondial, Ouestafnews a interrogé l’un de très rares spécialistes africains de la question, Adama Gaye, journaliste et chercheur, Fellow de la Johns Hopkins University et également auteur d’un livre « Le dragon et l’autruche » qui posait déjà en 2006 la problématique de la relation sino-africaine.


Ouestafnews : deux pays ouest africains et francophones à l’agenda du président chinois Hu Jintao pour sa tournée africaine, cela revêt-il une signification particulière ?

Adama Gaye : Oui, il s’agit d’une inflexion qui traduit le souci des dirigeants chinois de montrer que leurs safaris africains ne les conduisent pas que dans les régions riches en ressources naturelles, surtout énergétiques. Mais c’est aussi l’expression de la volonté du Président Hu Jintao de récompenser les pays qui, comme le Sénégal, ont choisi d’adopter la politique, centrale pour la Chine, d’une seule Chine. Cela suppose qu’ils cessent tout lien diplomatique avec l’île de Taiwan que la Chine continentale considère comme sa 23ème province, c’est-à-dire, au même titre que Macau ou Hong Kong, comme l’une de ces régions naguère sous contrôle étranger mais qui doivent revenir dans le giron national pour que soit complétée l’unité physique de la grande chine.

Ouestafnews : Plus généralement, ce que l’on appelait jadis le pré-carré français est il menacé par l’offensive commerciale et diplomatique chinoise sur le continent ?

Adama Gaye : Ce qui est sûr, c’est que par son engagement politique et ses moyens financiers importants aussi bien que par les réalisations nées de ses années de réformes économiques, la Chine offre aux pays africains une alternative intéressante qui leur permet de se dépêtrer du face à face unilatéral qu’ils vivaient et dont bénéficiaient les anciens pays colonisateurs européens, comme la France. Ce n’est pas seulement la Chine qui rend cette nouvelle donne pertinente. D’autres pays du Sud, tels que le Brésil, l’Inde ou le Pakistan, sans compter la Russie qui retrouve ses couleurs tiers-mondistes, sont disposés à remettre en cause la mainmise sur le continent des pays européens et de leurs extensions naturelles que sont les USA et les institutions technocratiques financières ou politiques comme la Banque mondiale et l’Onu. Cela est facilité par la crise des recettes économiques et, partiellement politiques, longtemps portées avec arrogance par le discours néolibéral.

Ouestafnews : les Africains comprennent –ils cette nouvelle donne, en tirent-ils profit ou au moins en tiennent-ils compte au moment d’engager des négociations internationales?

Adama Gaye : Malheureusement, jusqu’à présent les Africains n’en tirent que des avantages accessoires alors que cela devrait être autrement. A coup sûr ils ont maintenant un pouvoir de négociation plus important. L’intervention de la Chine a contribué à un « re-branding », une amélioration de l’image de l’Afrique et lui a conféré un nouveau « bargaining power ». Il faudrait que les Africains en soient conscients et se donnent les moyens conceptuels de répondre aux offres qui viennent aussi bien de la Chine que des autres.

Ouestafnews : Les entreprises chinoises sont-elles pires que celles européennes, américaines ou australiennes lorsqu’on prend un secteur comme les mines et si on garde à l’esprit les actions souvent dénoncées en Afrique de la française Areva qui exploite l’uranium au Niger ou encore ce qui s’est récemment produit à Kédougou dans l’Est du Sénégal où les populations ont fini par se soulever contre l’injustice provoquée par les sociétés minières occidentales en grande partie ?

Adama Gaye : Par définition, les entreprises internationales, d’où qu’elles viennent, sont d’abord mues par ce que les économistes appellent la recherche de plus value. Faire du profit est la règle. Et dans cette perspective, elles ont toutes tendance à ignorer certaines règles d’équité, de justice et rares sont celles qui mettent en avant l’intérêt des Etats africains. Ont-elles tort ? Moralement, elles doivent faire montre de plus d’intelligence si elles veulent pérenniser leur présence sur un continent où une opinion publique démocratique, ouverte, et, de plus en plus, experte, existe. Se garder de ne compter que sur les dirigeants publics avec qui elles entrent dans des ‘deals’ parfois léonins c’est une nécessité si elles ne veulent pas subir le contrecoup de la désinvolture qui naît d’une quête effrénée de l’intérêt privé. Le temps de la responsabilité sociale est là ; l’ignorer c’est faire preuve de myopie économique voire politique. Les entreprises chinoises, comme le Président Hu Jintao, les y a incitées devraient se montrer plus ouvertes pour prendre en compte les intérêts à long terme du continent. Sans se soucier des lacunes réelles des entreprises occidentales qui, elles, portent le lourd passif d’une longue coopération sans grands résultats au bénéfice de l’Afrique…

Ouestafnews : Pourquoi alors ce soudain intérêt pour la « défense de l’environnement » des « droits des travailleurs » ou encore des « intérêts » du continent africain par les grands médias occidentaux qui semblent s’intéresser particulièrement et de manière persistante aux dérives des firmes chinoises ?

Adama Gaye : Il faut bien savoir que la promotion des normes environnementales et professionnelles par certains médias ou organisations non gouvernementales du monde occidental n’est rien d’autre qu’une forme, à peine déguisée, d’imposition de barrières non tarifaires douces. C’est de bonne guerre dans la mondialisation sauvage que nous vivons. Mais il revient aux partenaires africains et chinois de les analyser pour ce qu’elles sont, à savoir des armes dans la compétition commerciale internationale. Tout en étant cependant conscient de la nécessité de ne pas ignorer les complaintes légitimes autour des discriminations sur les lieux de travail ou de la détérioration de l’environnement africain. Toutes les critiques ne sont en effet pas superficielles…

Ouestafnews : on sent en Europe, parfois même un peu plus qu’en Afrique, un grand intérêt portée aux relations sino-africaines, la Chine ferait-elle peur et si oui pourquoi?

Adama Gaye : Oui, l’action et la stratégie de la Chine en Afrique font peur aux Européens au point qu’ils tentent maladroitement de s’imposer à la table du dialogue sino-africain. Leur souci de voir s’instaurer une relation trilatérale, surtout défendue par la Commission européenne, est malvenu. Cela rappelle un commerce triangulaire de triste mémoire, cette fois-ci l’accent étant mis sur le contrôle virtuel du continent. Chinois et Africains doivent refuser cette imposture d’un continent européen en mal d’idées novatrices, mais aussi plombé par ses échecs économiques et financiers, pour renouveler sa relation avec l’Afrique…

Ouestafnews : Vous avez publié un livre dans lequel vous tentez d’alerter les leaders africains sur les relations avec Pékin et aussi sur les leçons que l’on peut tirer de l’exemple chinois, près de deux ans après la sortie de cet ouvrage avez-vous l’impression que votre message est enfin passé?

Adama Gaye : Non, hélas, le combat ne fait que commencer. Mais le message est plus urgent, important, que jamais. La grande question est celle de savoir s’il y a des leaders à la hauteur et une opinion africaine désireuse de se mettre enfin à l’écoute des vraies questions déterminantes au lieu de continuer la dérive verbeuse du continent qui est largement due à une démocratisation détournée de ses nobles objectifs.

Mercredi 11 Février 2009
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