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Le Franc CFA : une monnaie qui décharge et dédouane


La volonté d’évaluer la perspective d’une monnaie commune, à la conférence des chefs d’États et de gouvernement de la communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO), au mois de mars, nous est souvent servie sans ardeur. Conformément au programme de coopération monétaire adopté en 1987, les 15 pays envisagent battre leur propre monnaie. De cette ambition, l’avenir du franc de la communauté financière d’Afrique (CFA) est en cause. Des voix s’élèvent de plus en plus pour dénoncer  l’arrimage du franc CFA à l’euro et la dépendance qu’il implique vis-à-vis de la France.

Le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Bénin, le Togo et la Guinée Bissau utilisent le franc CFA, monnaie commune dont l’institution d’émission est la Banque centrale des États de l’Afrique de l’ouest (BCEAO). Jusque-là, la coopération a permis à ces pays aux économies fragiles et aux systèmes politiques souvent instables de bénéficier d’une monnaie stable.

Par rapport aux autres monnaies de l’Afrique de l’ouest, les taux d’inflation dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest africain (UEMOA) sont beaucoup plus faibles. Des pays comme le Nigeria, le Ghana et la Guinée-Conakry ont connu des périodes de fortes inflations alors que les pays de la « zone CFA » n’en ont jamais connues. Néanmoins, le coût économique de cette stabilité qui lie les pays de l’UEMOA à la France et à l’Europe est considérable. La parité fixe établie avec l’euro fait subir au franc CFA des fluctuations sur le marché des changes par rapport au dollar américain, monnaie de référence du commerce international.

La question est de savoir si l’UEMOA a les moyens économiques et structurels lui permettant de s’affranchir de cette tutelle compromettante à bien des égards. Au-delà des manifestations d’hostilité souvent réactionnaires contre le « nazisme monétaire », la CEDEAO affiche, depuis 1987, l’ambition de créer un cadre émancipateur du diktat monétaire de la France, mais n’y parvient toujours pas.
 
 L’État français : un mécène surpayé

Le franc CFA existe depuis 1945. Il a signifié franc des Colonies Françaises d’Afrique avant de traduire, à partir de 1958, franc de la Communauté Financière d’Afrique. À l’exception de la Guinée Bissau, l’UEMOA est  constituée d’États issus de l’ancien empire colonial français.
Sur le plan institutionnel, la politique monétaire est conduite par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’ouest (BCEAO). Les décisions du conseil d’administration doivent recueillir l’unanimité des 18 membres dont 2 français. De fait, la France peut légalement bloquer toutes les décisions de politique monétaire au sein de la « zone CFA ».

Les pouvoirs reconnus statutairement à la Conférence des chefs d’État et au Conseil des ministres sont purement théoriques. En guise d’exemple, la France décide, en dernier ressort, de l’adhésion d’un nouveau membre puisque le candidat à l’adhésion est destiné à utiliser le franc CFA qui est garanti par la France. Le compte d’opérations en son nom doit éventuellement être ouvert au Trésor Français. Depuis 1987, la Guinée Bissau a voulu faire son entrée dans l’UEMOA, appuyée par tous les 7 autres pays africains, mais la France s’y est longtemps opposée. Finalement, c’est en 1997, avec l’accord distingué de la France, que l’ex-colonie portugaise a pu adhérer à la « zone CFA ».
 
À travers la BCEAO, les pays membres doivent déposer 50% de leurs recettes d’exportation dans un compte courant ouvert en leur nom par le Trésor français. Communément appelé compte d’opérations, il s’agit de la contrepartie d’une garantie de convertibilité de la monnaie assurée par l’ex-métropole.
C’est à partir de ces réserves que le trésor français fournit à la BCEAO les fonds dont elle a besoin. La capacité de battre monnaie dans la zone CFA se retrouve tributaire de l’appréciation autoritaire de la France. Si le compte se retrouve débiteur, la banque centrale paye des intérêts au trésor français. En principe, la France paye aussi des intérêts si le compte s’avère créditeur. Seulement, depuis 1979, les avoirs extérieurs des pays de l’UEMOA ont beaucoup diminué, n’entrainant qu’à sens unique des intérêts compensatoires récurrents.

Selon les statuts de l’accord, lorsque les avoirs extérieurs de la zone CFA sont insuffisants pour combler le déficit du compte d’opérations, la France peut, unilatéralement, dévaluer la monnaie. En janvier 1994, c’est ce qui est arrivé avec la dévaluation de 50% du franc CFA. Ainsi, les pays sont privés de toute marge de manœuvre et se retrouvent condamnés à l’austérité en raison de l’inéluctable fuite des capitaux vers le trésor français combinée aux services étouffants de la dette.
 
En 1972, Mokhtar Ould Dadah, l’ancien président mauritanien expliquait en ces termes les raisons de sa sortie de l’UEMOA : « Nous savons que nous ne pouvons pas être indépendants économiquement si nous ne battons pas notre propre monnaie, si on nous n’avons pas la maîtrise totale de la politique de crédit. Notre nouvelle monnaie sera garantie par nos moyens nationaux malgré la sécheresse qui nous a accablée pendant trois années consécutives ».

Conformément aux accords franco-africains, l’Union européenne intervient en lieu et place des pays de la « zone CFA » sur le marché international quand vient le temps de défendre l’euro et, par ricochet, le franc CFA. La BCEAO n’a aucune existence juridique sur le marché des changes. Cette délégation de pouvoir dépossède l’institution bancaire de toute capacité à répondre efficacement aux chocs économiques.
Dans ce contexte, la politique monétaire de la BCEAO se limite à assurer la stabilité des prix sous l’égide du trésor français. D’une part, elle essaie de maîtriser l’inflation à travers la politique de réserves obligatoires déposées dans le compte d’opération au trésor français. D’autre part, elle peut diminuer la masse monétaire en circulation par le réescompte en immobilisant plus de ressources au trésor français. De tels procédés routiniers ne stimulent guère l’innovation. L’accoutumance au franc CFA prive les différents pays membres d’une expertise à même de conduire une politique monétaire à l’ère d’une économie mondiale très volatile.
 
Les garanties du trésor public français
 
Lorsque les États de l’Afrique occidentale française(AOF) ont accédé à l’indépendance au début des années 1960, il a été question de définir leurs relations monétaires entre eux, avec la France et avec le reste du monde. En Afrique de l’ouest, seule la Guinée puis le Mali ont choisi d’avoir une monnaie totalement indépendante. Le sentiment d’être dépouillé d’une réelle indépendance monétaire explique le départ du Mali en 1962. Cependant, il s’est très rapidement retrouvé dans des difficultés économiques et a fini par réintégrer le système en 1984. L’expérience malienne montre bien que la liberté monétaire traduit aussi la « liberté de faire faillite ».

Les principes de la coopération monétaire entre la France et les pays de la « zone franc » procurent, tout de même, des garanties considérables de stabilité. La convertibilité du franc CFA en euro est garantie sans limite par le Trésor français. La parité entre le franc CFA et l’euro est fixe sans limitation de montants. Les transferts sont libres à l’intérieur de la zone, qu’il s’agisse de transactions courantes ou des mouvements de capitaux.
 
De l’arrimage à un euro fort au commerce international
 
Au moment de l’introduction de l’euro en 2002, la parité du franc CFA a été fixée à 0,001524 euro. Chaque fois que l’euro s’apprécie, le franc CFA en fait de même de manière automatique. Cette surévaluation du franc CFA dans un contexte économique difficile fait augmenter les coûts de production des biens et des services destinés à l’exportation. Les produits fabriqués localement deviennent moins compétitifs. C’est notamment le cas pour la filière coton, qui fait vivre près de 12 millions de personnes dans l’UEMOA. La baisse du dollar depuis 2001, devise de référence pour cette fibre naturelle, a fait chuter de plus de 25 % la valeur des récoltes.
 
L’UEMOA profite, néanmoins, de sa monnaie forte pour réduire le coût des importations. Le paiement de la facture pétrolière, les achats de biens intermédiaires et d’équipement ainsi que les approvisionnements accrus des produits alimentaires sont en partie facilités par la surévaluation du franc CFA sur les marchés internationaux. Encore là, dopées par la réduction du coût, les importations augmentent et creusent le déficit de la balance commerciale.

L’économiste rwandais, Salathiël Munyemanzi, relativise l’inconvénient de la parité fixe dans les importations. « Dès lors que la parité disparaît, il arrive la même chose qu’il est arrivé au Rwanda. Dans notre pays, si la croissance économique stagne ou diminue, le pays connaît alors une énorme inflation et les prix augmentent rapidement. Dans les pays de la zone CFA, les risques sont partagés entre les pays, et grâce entre autres à la parité avec l’euro, l’inflation ne se fait pas si fortement sentir. L’inconvénient de la baisse des exportations est compensé par la protection contre les grandes inflations. »

Il y a sans doute un manque de confiance et de volonté politique qui explique la pérennisation du système en différant sans cesse la création d’une monnaie unique pour toute l’Afrique de l’Ouest. Tout compte fait,  le mérite incontestable de l’UEMOA est d’avoir matérialisé, à tout le moins, un cadre de coopération et de concertation entre les différents pays qui la composent. Dès lors, il revient aux décideurs et aux populations de s’en servir pour s’affirmer et prendre leur destin économique en main.
 
L’ancien premier ministre français, Edouard Balladur, disait à juste titre que « la monnaie n’est pas un sujet technique, mais politique, qui touche à la souveraineté et à l’indépendance des nations ». Il s’avère, dès lors, contreproductif d’attendre de la France qu’elle renonce aux intérêts et aux avantages tirés du système de coopération monétaire. C’est se tromper de cible que de la tenir pour responsable de la passivité des gouvernants africains. C’est mal poser la question que de la formuler en terme disculpant d’impérialisme avec la sempiternelle posture de victime.
 
Les chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO ont adopté, depuis 1987, un Programme de coopération monétaire. Cette initiative avait déjà prévu la formation d’une zone monétaire unique indépendante à « l’horizon 2000 ». Les critères de convergence tels que la maitrise de l’inflation et la réduction des déficits budgétaires dans les 15 pays concernés en constituent les principaux obstacles et interpellent davantage la responsabilité des africains. Lors du 44e sommet des chefs de la CEDEAO en mars 2014, le président de la Côte d’ivoire, Alassane Ouattara, a annoncé à Yamoussoukro que « la monnaie unique verra le jour à l’horizon 2020 puisque le processus enclenché a atteint ne phase  irréversible ». Attendons pour y croire vraiment.
 
Birame Waltako Ndiaye
waltacko@gmail.com
 

Vendredi 1 Août 2014
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