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Le Maroc à la Cedeao : opportunité ou menace ? La parole aux experts

Le Maroc a introduit en février 2017 une demande d’adhésion à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Certains chefs d’Etat se sont favorablement prononcés sur la question. Dans cet entretien croisé, Ouestaf News donne la parole à deux économistes sénégalais, Mounirou Ndiaye et Meissa Babou. Deux experts, deux lectures différentes de la requête marocaine.


Ouestafnews - Le Maroc a introduit le 24 février 2017 une demande d’adhésion à la Cedeao. Cette organisation doit-elle accepter cette demande ?

Mounirou Ndiaye - Oui. Je suis pour l’intégration du Maroc. Mais il faut que les pays de la Cedeao évitent de se faire noyer dans les négociations. Ils doivent fixer des conditions qui prennent en charge les intérêts et objectifs de la Cedeao dans le long terme.

Meissa Babou -Sur le principe, le Maroc ne fait pas partie de cette zone. Je pense que les dirigeants de la Cedeao doivent être très prudents sur l’adhésion du Maroc. A mon avis, il faut laisser le Maroc dans sa zone naturelle du Maghreb, parce que si on se permet d’accueillir n’importe qui venant de n’importe quelle zone, on finira par fausser le jeu normal des alliances sous régionales. Mais puisque le Maroc est déjà observateur et sera sûrement admis comme membre à part entière, à l’issue de l’examen de sa demande, on ne peut que constater les dégâts d’une future explosion de notre zone. Une explosion qui portera préjudice à certains pays de la sous-région. C’est évident.

Ouestafnews - Déjà membre observateur à la Cedeao et économiquement très présent, qu’est-ce que le Maroc peut chercher de plus en devenant membre à part entière ?

Mounirou Ndiaye -
Le Maroc est un pays très ambitieux. On le constate avec les flux commerciaux et la présence économique de ce royaume à travers l’Afrique. Il tisse son réseau avec une compagnie aérienne et une présence bancaire assez significative sur le plan continental. Vers 2010 ce pays a compris qu’il a besoin de l’Afrique pour fortifier son secteur privé. C’est dans cette dynamique que le Maroc cherche un cadre approprié d’intégration pour s’exprimer davantage sur le plan économique, financier et commercial.

L’intégration étant un outil important en économie, le Maroc ne peut se suffire d’être un simple membre observateur de la Cedeao. Il a besoin des avantages que donne le statut de membre à part entière. Le Maroc a beaucoup à gagner, surtout avec la mise en place, depuis juillet 2015, du Tarif extérieur commun (Tec). Si le statut de simple observateur constitue un obstacle à tous ces avantages, il est normal que le Maroc cherche à aller au-delà.

Il cherche des accords avec les pays de l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest africaine). L’Uemoa étant la tutelle de la Bceao (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest), le Maroc veut faciliter cette dynamique en intégrant la Cedeao qui regroupe l’ensemble des pays de la zone Uemoa.

Meissa Babou - Le Maroc comme membre de la Cedeao va profiter de l’élargissement de son marché. Le marché de la Cedeao lui sera plus facile d’accès avec les avantages que confère le statut de membre à part entière. Donc, le Maroc ne sera plus soumis aux restrictions fixées aux non membres. Il va booster ses investissements dans la sous-région et en Afrique.

Ouestafnews - Que peuvent gagner les pays de la Cedeao en acceptant l’adhésion du royaume chérifien ?

Mounirou Ndiaye -
Un cadre d’intégration gagne en crédibilité chaque fois qu’il s’agrandit. La Cedeao va gagner en termes de volume et d’envergure. Et, plus le marché de la Cedeao s’élargit, plus les politiques commerciales à travers l’application du Tec et les stratégies d’intégration commerciales vont porter des fruits. Par exemple, avec plus de 500 milliards de dollars de PIB (produit intérieur brut), on dit souvent du Nigéria qu’il n’est puissant que par rapport à son marché intérieur de près de 200 millions d’habitants. En économie il n’est question aujourd’hui que de production et de vente.

Donc, le nombre de population joue beaucoup sur la balance et l’intégration du Maroc ne peut être que profitable pour tous.

Meissa Babou - Les pays de la Cedeao devraient profiter du marché marocain. Mais malheureusement, celui-ci est très fermé. Parce que le Maroc est une grande industrie, une grande mine, une grande agriculture, un grand artisan, un producteur de pétrole et une grande finance. Finalement, c’est le Maroc qui s’ouvre les portes d’un grand marché de la zone Cedeao où il a beaucoup à gagner en termes de production, d’investissements et de consommation. En face de lui, des pays de la Cedeao qui n’ont pas grand-chose à proposer à un marché marocain déjà saturé et fermé. L’intégration du Maroc va ressembler à un échange inéquitable, inégal.

Ouestafnews - Y a-t-il des aspects spécifiques sur lesquels la Cedeao et le Maroc doivent convenir pour rendre son adhésion profitable à l’organisation ?

Mounirou Ndiaye -
Il faudra que dans leurs négociations avec le Maroc que les autorités de la Cedeao inscrivent la question de la monnaie unique dans les critères. Parce que le Maroc a trouvé la Cedeao avec ses objectifs, ses directives et mécanismes de coordination et d’harmonisation qui ont pu régler plusieurs difficultés après beaucoup de sacrifices.

Le Maroc doit intégrer la dynamique monétaire unique pour devenir une zone plus significative capable de concurrencer les autres pôles économiques du monde entier.

Je ne vois pas d’intérêt à accepter le Maroc dans la Cedeao, si demain il aura la possibilité de refuser la future monnaie unique. En dehors d’une perspective de monnaie unique pour tous, il n’y a aucun sens d’intégrer le Maroc. Parce qu’une zone d’intégration économique, c’est avant tout lever les cloisons monétaires (Naira du Nigéria, le franc Cfa, le franc Guinéen, le Ghana Cedi, le Dalasi de la Gambie) qui
constituent un frein au développement des échanges commerciaux.

Meissa Babou - La Cedeao ne peut pas poser de conditions spéciales à l’adhésion du Maroc. L’Organisation a déjà ses conditions d’entrée. D’abord, il faut le vouloir, puis accepter les conditions d’intégration déjà définies.

Mais quant à l’acceptation ou non de la future monnaie de la Cedeao par le Maroc, il faut savoir qu’une intégration économique n’impose pas une monnaie unique à tous les membres. D’ailleurs, je ne pense pas que le Maroc lâchera son Dirham pour une autre monnaie même venant d’une Cedeao dont il serait membre. Parce que le Dirham est 60 fois plus fort que le Franc Cfa. Et même s’il acceptait par extraordinaire, il sera toujours plus puissant.

Ouestafnews - L’intégration du Maroc peut-elle constituer une menace sur le marché, pour certains pays de la Cedeao ?

Mounirou Ndiaye -
Pour le cas du Sénégal, il est identifié dans son plan émergent, un Hub logistique industriel, un hub de service client et un hub touristique dans la sous-région. Le Maroc est un concurrent sérieux dans ces trois secteurs et est en avance sur lui. Il faudrait donc que le Sénégal ait une stratégie nationale de concurrence, surtout dans le transport aérien, quand le Maroc sera membre de la Cedeao. A preuve, il s’y était mal pris en octroyant 51 % des actions dans la défunte compagnie d’Air Sénégal International aux Marocains. Il y a eu faillite parce que les Marocains privilégient la Ram (Royal Air Maroc) qui partage le même marché africain qu’Air Sénégal international. Il faut une stratégie pour éviter d’être d’avantage submergé dans les marchés sous régionaux.

Le Sénégal est déjà victime du Maroc dans les banques et l’immobilier. Par exemple, les entreprises sénégalaises de BTP (Bâtiment et Travaux publics) auraient pu être positionnées sur le marché de quelques dizaines de milliards de francs Cfa de la Cité de l’Emergence. Dans le secteur des finances, on se plaint du fait que les capitaux des banques au Sénégal n’appartiennent pas au Sénégalais. C’est une anomalie qu’il faut corriger.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que nous sommes dans une économie mondialisée. Soit on va dans ce sens, soit on joue au protectionnisme. Et malheureusement la deuxième option n’est pas possible pour le Sénégal qui, dans le cadre de la Cedeao et de l’Uemoa, a signé tous les accords et instruments de coopération multilatérale du Fonds Monétaire International, de l’Organisation Mondiale du Commerce et de la Banque mondiale. Il est donc impossible de dire au Sénégal, « n’octroyez pas de marchés aux étrangers ».

Meissa Babou - Oui il y aura de la concurrence pour certains pays. Principalement dans le domaine de l’agriculture où les pays comme la Guinée et la Côte d’Ivoire sont très présents sur le marché sous régional des fruits. Sur le marché du poisson, le Sénégal peut être également inquiété. Donc, sur ces deux aspects, l’arrivée du Maroc pourrait constituer une concurrence. Une autre inquiétude est le fait que le Maroc ait une compagnie aérienne très dynamique. De ce fait, face aux difficultés de transport de produits auxquelles font face la Côte d’Ivoire et la Guinée, la Royal Air Maroc peut faciliter aux privés marocains le ravitaillement du marché sous régional par le biais des frets assez rapides. Cela peut perturber le marché des produits agricoles.

Par contre, en matière de transport aérien et de finances, le Maroc ne constitue pas une menace car les pays de la Cedeao n’ont rien à proposer. Ils n’ont pas de compagnies dignes de concurrence. Quant au secteur de l’immobilier un pays comme le Sénégal n’a rien à craindre car il a, au moins trois à quatre grandes entreprises de BTP qui ont fait leur preuve à travers des projets réalisés. Le seul hic est que les codes d’investissement de nos pays ne protègent pas suffisamment les investisseurs nationaux, sinon, le Maroc n’est pas mieux loti que le Sénégal en BTP.

Mercredi 17 Mai 2017
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