Lundi 24 Novembre 2014







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Refuser la pensée unique (LIBRE OPINION)


Par Hamadou Tidiane SY*

Ce lundi 2 avril 2012, le Sénégal ouvre une nouvelle page de son histoire. Le peuple, s’est subitement remis à rêver, à nouveau enivré par une victoire contre un vieux sénile dont les velléités dictatoriales ont été découvertes sur le tard et, fort heureusement, sévèrement sanctionnées. C’est normal. Mais attention.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, donner un blanc-seing à la nouvelle équipe comporte beaucoup de risques.
Ne serait-ce que parce qu’une telle attitude nous jetterait dans le même piège que celui qui s’est refermé sur nous au soir du 19 mars 2000. Il nous faut alors cette fois-ci faire preuve de plus de sérénité. Il nous faut être plus vigilants et plus exigeants, y compris dans l’euphorie de la victoire.

Comme on s'en souvient, l’ivresse de la delivrance du 19 mars 2000 nous avait fait baisser la garde au point d’enfanter le régime monstrueux dont nous venons de nous débarrasser. Et pourtant, le combat fut héroïque et la victoire belle: ils permirent au peuple sénégalais de débouter le régime socialiste et d’installer Me Abdoulaye Wade au pouvoir!

A l’arrivée, la déception ne fut qu’à la mesure de l’immense espérance. La suite, on la connaît: ce furent douze ans d’errance, douze ans perdus pour le Sénégal. Douze ans que nous aurions pourtant pu mettre à profit pour faire avancer notre démocratie au lieu de la faire reculer, nous occuper des vraies priorités nationales au lieu de consacrer nos maigres ressources à des « chantiers » à la pertinence douteuse, renforcer la justice sociale au lieu de favoriser le népotisme, remettre ce qui restait de notre système éducatif sur les rails au lieu de le liquider…

La liste est longue de ces cas où nous nous sommes clairement fourvoyés sur des sentiers mal tracés. Le résultat est là, implacable. Douze ans après, nous sommes obligés de faire un retour à la case départ avec un pays en bien piteux état. Et pour une seconde fois, nous avons été obligés à faire un choix difficile, c'est à dire a voter « contre » quelqu’un, plutôt que de voter « pour » quelqu’un.

Car, si d’un point de vue purement légal, personne ne conteste la « légitimité » de notre nouveau chef d’Etat, il lui faut, à lui - et surtout à ses partisans déjà aveuglés par la perspective du pouvoir - avoir les pieds sur terre. Comme son prédécesseur, il n’est qu’un « président par défaut ». Démocratiquement élu certes mais en réalité très minoritaire. Légitimement installé, mais très mal élu. N’en déplaise aux laudateurs et aux adeptes de la pensée unique.

Oui, rien qu’à se fier aux chiffres sur lesquels il fonde sa propre légitimité, le nouveau président a été élu par moins de deux millions de Sénégalais. C’est moins de la moitié des électeurs inscrits. Plus significatif encore, c’est très peu pour une population que l’on estime à environ douze ou treize millions d’habitants. On est donc très loin du « plébiscite » et du « vote massif », que l’on brandit à tout-va.

Tout le monde a déjà dit que le scrutin pour le second tour du 25 mars 2012, plus qu’une simple élection présidentielle, était devenue un référendum pour ou contre le projet de dévolution monarchique du pouvoir et une démonstration de force des capacités du peuple souverain, y compris face à la toute-puissance de l’Etat.

Devant pareille circonstance, il faut aux vainqueurs du jour avoir le triomphe modeste et comprendre qu’à l’exception des 26 % des électeurs (moins de 720.000 Sénégalais au total) ayant voté au premier tour en faveur du nouvel élu, le reste du pays, c'est-à-dire l’écrasante majorité des Sénégalais, ne sont ni des militants, ni des sympathisants, ni des électeurs de l’Alliance pour la république (APR) ou de son président. Ils ne pensent donc pas comme les militants et responsables de l’APR et ne partagent pas forcément leurs points de vue. Que ce soit sur le pays et la meilleure manière de conduire ses destinées, que ce soit sur les qualités et la crédibilité à accorder aux propos du leader de l’APR. Au plus, ils ont accordé au nouveau président une occasion de… prouver.

Ces rappels sont importants, car dans les cercles du nouveau parti au pouvoir ou proches du nouveau président, c’est déjà le début de ce qui ressemble fort à un culte de la personnalité. C’est déjà la stigmatisation contre tous ceux qui veulent relativiser l’ampleur de la victoire, pour ne pas dire les menaces à peine voilées contre quiconque ose questionner le passé du nouveau président.

Or, on ne le sait que trop bien, l’actuel président est aussi comptable en très grande partie des actes posés par le régime précédent. Du népotisme érigé en mode de gouvernement à la mal-gouvernance endémique, des enrichissements illicites à la calamiteuse présidentielle de 2007, dont les résultats, rappelons-le, n’ont jusqu’à ce jour, pas été reconnus par l’essentiel de l’opposition, y compris par ceux qui aujourd’hui, ont appelé à voter pour le nouveau président . C’est tout dire…

Que l’homme ait retenu les leçons du passé et veuille changer. Soit. Puisque nous somme tous capables de repentir. Qu’il ait appris à mieux traiter les citoyens, en étant dans l’opposition, c’est possible. On peut lui accorder comme à tout être humain le bénéficie du doute. Qu’il ait aujourd’hui la volonté de bien faire, ce serait tout à son honneur.

Néanmoins, il est bon de noter que tout ceci commence par accepter quelques principes bien simples, dont la liberté de chaque citoyen à apprécier, selon ses propres convictions, le nouveau régime sur ses actes et non sur des professions de foi. Accepter la différence et comprendre que gouverner un pays, ce n’est pas comme le considérait Abdoulaye Wade s’imposer en roitelet entouré de courtisans et de laudateurs.

Diriger un pays au 21ème siècle et devant l’affirmation de plus en plus forte de la citoyenneté reconquise, c’est aussi et surtout s’appliquer ce qu’on exige aux autres, en matière de respect des règles démocratiques, de bonne gouvernance, de transparence et d’équité.

Bref, c’est faire tout ce qu’Abdoulaye Wade a été incapable de faire durant ces douze ans de pouvoir, y compris - nous insistons dessus - lorsque siégeait à ses côté, son ex-premier ministre de 2004 à 2007, ex-directeur de campagne en 2007 et ancien ministre de 2001 à 2004.

Voilà pourquoi, il nous a paru utile, à l’heure où nous célébrons une nouvelle victoire du peuple sur les démons qui ont failli brûler ce pays, de lancer cet appel citoyen pour que nous sachions tous raison garder et rester vigilants pour ne pas avoir – demain encore - à élire un autre président… par défaut.

*Journaliste, fondateur Ouestafnews, Ashoka/Knight News & Knowledge Fellow.

Lundi 2 Avril 2012
Ouestaf News
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