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Sénégal : lutte contre la corruption, deux poids deux mesures ?

Ouestafnews – Plus de six mois de travail, cinq rapports épluchés et 861 pages de documents parcourues, le tout éclairé par la revue de la presse des cinq dernières années. A l’arrivée, un seul constat : la lutte contre la corruption au Sénégal reste un vœu pieux.


Cet état des lieux réalisé par l’équipe d’Ouestafnews s’appuie sur les faits, en relation avec les déclarations de bonnes intentions des autorités publiques sur la lutte contre ce mal qui gangrène notre pays et sape tout effort de développement.

Lire ici le dossier complet   

Que nous révèlent ces documents ? En cinq ans, les corps de contrôle de l’Etat ont bel et bien mis à nu de nombreux cas de fraudes, de fautes de gestion, de détournements, de malversations ainsi que d’autres pratiques peu orthodoxes de ceux qui gèrent les derniers publics.

Au total, les auteurs de ces forfaitures ont fait subir au pays un préjudice dont les montants cumulés atteignent plusieurs centaines de milliards de FCFA, selon les montants cités dans les cinq rapports passés en revue, dont quatre de l’Inspection générale d’Etat et un de l’Office national de lutte contre la corruption (Ofnac).

Que deviennent les auteurs de ces forfaits ? Arrive-t-on à recouvrer les montants spoliés ? L’Etat sévit-il ? C’est ce que nous avons tenté de vérifier dans le cadre de ce travail réalisé avec Ancir avec le soutien d'Osiwa.

Les promesses…

Dès le lendemain de son arrivée au pouvoir en 2012, le président Macky Sall annonçait solennellement devant le peuple sénégalais : « à tous ceux qui assument une part de responsabilité dans la gestion des deniers publics, je tiens à préciser que je ne protègerai personne. Je dis bien personne ». C’était  le 03 avril 2012, veille de la fête de l’indépendance du Sénégal. Cinq ans après, le ton est moins ferme, et si quelques cas emblématiques ont fini devant les tribunaux, la promesse de ne « protéger personne » n’a pas toujours été tenue.

Symbole le plus visible de cette incapacité à laisser la justice agir sans interférences politiques : l’affaire Karim Wade. Accusé par l’Etat, il a été reconnu coupable et condamné à six ans de prison ferme et à une amende de 138 milliards FCFA pour délit d’enrichissement illicite par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei, juridiction mise en place dans les années 80 puis tombée en léthargie pendant une longue période avant d’être réactivée par le président Sall à son arrivée au pouvoir).

Karim Wade sera libéré le 24 juin 2016 suite à une décision présidentielle et envoyé en exil au Qatar dans des conditions obscures, qui laissent le peuple dans un flou total.

« La gouvernance sobre et vertueuse », et surtout la « reddition des comptes » allaient prendre un coup et le compromis politique reprenait le dessus sur les promesses et l’impératif de bonne gestion.

En mars 2017, l’emprisonnement du maire de Dakar Khalifa Sall, à quelques mois des élections législatives cruciales pour le pouvoir en place, a remis à l’ordre du jour le débat sur la prééminence du politique sur toute autre considération, lorsqu’il s’agit de sanctionner la mauvaise gestion des deniers publics.

La célérité plutôt inhabituelle avec laquelle ce maire (perçu comme un potentiel rival de l’actuel chef de l’Etat) a été envoyé en prison est venu rajouter au doute déjà présent dans les esprits.  

Plus troublant encore, Khalifa Sall est incarcéré pour de « présumés fautes », alors que des membres du parti présidentiel (Alliance pour la République, APR), également cités dans des cas de malversations, continuent de bénéficier d’une certaine impunité.
 
Soubassement politique

Un mois avant le dénouement inattendu de l’affaire Karim Wade, avait lieu la publication du premier rapport de l’Office national de lutte contre la corruption (Ofnac) qui, outre M. Cheikh Oumar Anne, le Directeur général du Centres des œuvres universitaires de Dakar (Coud) épinglait aussi la gestion du Directeur de la Poste nationale, Siré Dia, un autre membre du parti au pouvoir.

Selon les enquêteurs de l’Ofnac, le Directeur du Coud, entre autres faits qui lui sont reprochés, a accordé pas moins de 454 millions FCFA de subventions « irrégulières » entre 2014 et 2015.

Selon l’Ofnac ces subventions étaient accordées indûment à des travailleurs du Coud, alors qu’elles devraient s’adresser à des personnes physiques et morales extérieures au Coud. Au total, les faits incriminés par l’Ofnac dans la gestion de M. Anne  portent sur une somme de 660 millions FCFA.

Après la publication de ce rapport, M. Anne a tenu une conférence de presse niant les faits relevés par l’Ofnac. Aujourd’hui, il est encore à son poste de Directeur du Coud, en dépit d’une recommandation formelle de l’Ofnac qui dans son rapport a appelé  l’exécutif à « relever le Directeur du Coud de ses fonctions (…) et à prendre toutes les dispositions utiles pour qu’il ne lui soit plus confiée la responsabilité de diriger un organisme public».

M. Anne est membre de l’Alliance pour la République (APR) du président Macky Sall. Et pour certains analystes, inutile de chercher, c’est là que se trouve l’explication à l’amnésie volontaire de la justice sénégalaise à son endroit.

M. Anne vient juste d’être élu député sur la liste de la majorité présidentielle à la faveur des législatives du 30 juillet 2017.
Il en est de même pour  Siré Dia, autre membre du parti au pouvoir épinglé par l’Ofnac pour mauvaise gestion, notamment dans la passation irrégulière de marchés et 80 milliards FCFA « de versements » perçus et non encore transmis au Trésor public.

Selon Mody Niang ancien porte-parole démissionnaire de l’Ofnac, le président Macky Sall n’a pas été vraiment sincère dans sa volonté de lutter contre la corruption.

Dans ses conclusions sur le cas du Coud et de la Poste, l’Ofnac précise que le « rapport a été transmis à l’Autorité judiciaire compétente pour que les poursuites soient engagées ». Ces poursuites se font encore attendre.

Sur le dossier de la traque aux biens mal acquis, ayant justifié la réactivation de la Crei, sur une liste de 25 personnes annoncées,  seuls quelques cas ont conduit à des procès. Il s’agit, entre autres,  des cas de Karim Wade, d’Aïda Ndiongue (femme d’affaires et ancienne sénatrice) et Tahibou Ndiaye (ancien directeur du cadastre).

« Liberté provisoire », puis oubli…

D’autres pontes de l’ex-régime de Wade ont été à un moment ou à un autre interpellés sur leur gestion, parfois arrêtés, avant de bénéficier d’une liberté provisoire. Depuis, il n’est plus fait mention nulle part de leurs dossiers…

C’est le cas de Bara Sady ex-directeur général du Port autonome de Dakar, de Mbaye Ndiaye, ex-directeur de l’Agence des aéroports du Sénégal (ADS), de l’ex-directeur de la Société africaine de raffinage (Sar), Carmelo Sagna. Les deux derniers ont été libérés officiellement « pour raison de santé ».

Sur la liste des bénéficiaires de ces « libertés provisoires », se trouvent aussi Daniel Goumalo Seck, Ndongo Diaw, tous deux ex-directeurs de l’Agence de régulation des télécommunications et des postes (Artp).

Souvent interpellé sur la question, le gouvernement s’est toujours défendu en arguant que le processus de recouvrement des biens mal acquis ira à son terme.

Il y a encore des cas plus troublants, comme lorsque les accusés soudainement parviennent à se faire « blanchir », mais pas avant d’avoir changé de parti politique. Le cas le plus emblématique dans cette catégorie reste celui d’Awa Ndiaye.

Citée dans un audit de l’Agence de régulation des marchés publics (ARMP), cette ancienne membre du Parti démocratique sénégalais (PDS, ex-parti au pouvoir) a maintenant rejoint l’APR de Macky Sall, avec en bonus un poste à la tête de la Commission de Protection des Données personnelles (CDP).

Les tentatives d’Ouestafnews pour obtenir des réponses sur tous ces cas auprès du gouvernement et du porte-parole de la présidence sont restées vaines. 

 

Mercredi 16 Août 2017
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