Accès aux services financiers : «A la BCEAO, les choses bougent difficilement», dit Boubacar Diallo du CIF (Interview Exclusive, 2è partie)

Boubacar Diallo, conseiller senior pour l'Afrique au Centre d'inclusion financière.

Ouestafnews, vous propose ici la seconde partie de l’interview avec Boubacar Diallo, conseiller senior en charge de l’Afrique au niveau du centre d’inclusion financière (IFC, basé à Washington). Après avoir évoqué les écueils auxquels se heurtent l’inclusion financière en Afrique et la responsabilité des Etats, M. Diallo, revient dans cette seconde partie sur la question de la réglementation avec notamment le rôle de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Il fournit notamment des pistes de compréhension sur un grief récurrent des usagers à savoir, la cherté des taux d’intérêts pratiqués par les institutions de microfinance.

 Ouestafnews – Que pensez-vous de la tutelle que constitue la BCEAO ? A-t-elle une politique idoine pour permettre une bonne inclusion financière ? 

B.D : La BCEAO est sur la bonne voie. Elle a été leader dans le développement de ce qu’on appelle une stratégie d’inclusion financière au niveau régionale. Le document (Cadre de politique et de stratégie régionale d’inclusion financière dans l’UEMOA) a l’avantage d’être un guide. Ils y ont défini des objectifs clairs pour l’inclusion financière. Mais c’est lent.

A la BCEAO, les choses bougent difficilement. Je trouve personnellement que c’est une administration lourde et pas très efficace. C’est vrai que les banques centrales sont souvent lourdes mais la BCEAO est super lourde. (Rires).

Ouestafnews – Quand on parle d’inclusion financière, le niveau de revenu, l’éducation, la résidence, le genre, sont des critères déterminants, ne pensez-vous pas qu’il y a un réel travail à faire en termes de réduction de la pauvreté avant de parler d’inclusion financière ?

B.D – Je le dirais autrement, parce que l’inclusion financière, peut permettre de lutter contre la pauvreté. C’est difficile de lutter contre la pauvreté : quand ? Comment on va le faire ? Ce n’est pas distribuer les sacs de riz qui va permettre de lutter contre la pauvreté, mais c’est donner les moyens aux gens de lutter contre la pauvreté. Et la finance est le meilleur moyen de faire cela.

Nous on souffre ici, on s’endette à deux chiffres quand des pays de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) s’endettent à un chiffre avec 1,2%, 2% et nous sommes à deux chiffres. Donc s’il y a des services financiers adaptés, cela peut booster la lutte contre la pauvreté.

Ouestafnews – Parlant de taux, on reproche aux organismes de micro-crédit de pratique des taux très élevés, peut-on dans ces conditions atteindre une inclusion financière ?

B.D – Il y a une réglementation dans notre zone, qui plafonne les taux des institutions financière à 24% l’an, tout frais confondus selon la loi. Pour les banques c’est 15%. Il y a une loi qui existe, mais il faut également comprendre que la microfinance est un peu différente des banques. Pendant que dans une banque, tu prêtes un milliards à un individu sans bouger de ton bureau (et  qu’il) n’y a même pas de frais, ce même milliard représente tout le portefeuille d’une institution de microfinance qui donne à des milliers de personnes. Il y a des dépenses (comme le personnel). Donc, ils ne peuvent pas avoir la même structure de coût que les banques. Il est normal que les institutions de microfinance aient des taux plus élevés que les banques.

Donc dans notre zone, nous avons des expériences différentes quand même. Qu’est-ce qui détermine un prix ? Le taux d’intérêt c’est un prix. Ce qui le détermine, c’est le coût que tu mets dans la zone. Beaucoup dinstitutions financières s’endettent auprès des banques avec des taux de 10, voire 12%. Alors il faut rétrocéder cela à combien ?

Il n’y a pas que le déterminant du taux d’intérêt. Il y a le coût, les coûts financiers de l’argent emprunté, il y a également les pertes qu’il faut tenir en compte et une petite marge qu’il faut prendre en compte pour se développer en tant qu’institution. C’est cela les composantes en termes d’intérêts.

On pourrait dire qu’une institution (de microfinance) a des coûts élevés, il va falloir chercher à connaître les déterminants de ces taux d’intérêt. Peut-être que dedans, la marge (bénéficiaire) n’est pas si élevée.

Ouestafnews – Sur ce point, quelle solution possible, faut-il par exemple, abaisser les taux avec lesquels les institutions de microfinance empruntent au niveau des banques ?

B.D – C’est le rôle des Etats. C’est-à-dire que les banques, on recourt à la banque centrale avec des taux d’emprunts de 3%. Les institutions de microfinance n’ont pas cette possibilité, elles se tournent vers les banques qui leur prêtent à 10 et 12%. Donc il faut faire en sorte que les coûts des fonds deviennent acceptables pour les institutions financières. L’idéal, pour moi, c’est d’avoir, à l’image de (ce qui se passe pour) les banques, un financement central pour les institutions de micro-crédit.

Ouestafnews – Des scandales comme celui d’ICC-services au Bénin, dans lequel des milliers et des milliers d’épargnants se sont vu grugés, restent  encore frais dans les mémoires. On sait que souvent les épargnants sont démunis face aux abus potentiels de banquiers ou autres prestataires de services financiers. Cela ne constitue-t-il pas des raisons valables pour ceux qui refusent d’utiliser le système financier formel dans nos pays ? 

 

B.D – Ce genre d’affaire effrite la confiance. ICC était une organisation avec beaucoup d’embranchements politiques et je doute même qu’il avait un agrément C’est une institution qui ne devait même pas opérer. Je pense que la faute est imputable à nos Etats qui ne doivent pas accepter que de telles structures opèrent. La solidité d’un système financier c’est aussi la confiance que les gens lui accordent. Au Bénin, il y avait cette tendance (avec des ) institutions qui naissent comme ça,  sans agrément, logées dans un immeuble bien peint mais qui disparaissent au bout de quelques mois après avoir collecté l’argent des gens. Et ça joue dans l’image de tout le secteur.

Ouestafnews – Dans un rapport intitulé « Hype Vs reality », le Centre d’inclusion financière indique qu’après le manque d’argent, la seconde raison poussant beaucoup de personnes à ne pas ouvrir un compte bancaire c’est la méfiance, alors que faites-vous pour une meilleure  protection des usagers ?

B.D -C’est tout le sens de notre campagne, pour une protection effective des clients, il faut considérer au moins trois dimensions. La première c’est d’abord le régulateur qui définit des lois pour protéger les usagers. La réglementation est un pilier important.

Un second pilier, c’est au niveau de l’institution et des associations de microfinance, qui doivent, elles même définir des procédures pour protéger leurs clients. Le troisième pilier, c’est les clients eux-mêmes. Personne ne peut vous protéger mieux que vous-mêmes, d’où l’importance de l’éducation financière.

Dans la phase actuelle de notre campagne, on se focalise sur des pays comme, le Bénin, le Ghana, le Nigeria, et l’Ouganda. Dans ces pays on essaie de travailler avec ces trois piliers que je viens de mentionner pour renforcer les mécanismes de protection des clients. C’est-à-dire par la loi, le renforcement des codes d’éthique des institutions pour éviter la corruption.

Au niveau des clients, on est en train de faire une campagne radio, au Ghana, et au Bénin avec l’idée d’éduquer, à travers des talkshows et d’autres programmes. Ceci afin que les clients d’institutions de microfinance sachent comment se protéger.

Ouestafnews – En Afrique de l’Ouest, la BCEAO avait édicté il y a deux ans, une liste de 19 services gratuits pour les usagers de banque, et on se souvient que certaines banques traînaient le pas dans le suivi de ces règles, quelle est votre appréciation de ce dossier? 

B.D Moi-même j’ai pris connaissance de cette loi il n’y a pas longtemps. Le problème essentiel, c’est informer les gens de ces lois-là. La connaissance des lois est limitée, il y a des efforts à faire sur ce point pour informer les consommateurs.

Ouestafnews – On parlait tout à l’heure de confiance entre les acteurs, l’adoption de la finance islamique qui prône plus d’éthique, peut-il servir de catalyseur à l’inclusion financière en Afrique ?

 

B.D- Je crois que la finance islamique, c’est une façon de faire de la finance : on ne prend pas les intérêts mais on partage les profits, c’est ça qui est à la base. Mais au même titre que les autres services financiers, elle peut aussi causer des dommages. Quel que soit le type de services, si vous ne vous assurez pas de la capacité de remboursement du client, si vous ne faites pas une bonne analyse à la base, cela peut causer des dommages. Si les produits ne sont pas adaptés cela pose également problème.

Et aussi si les produits ne sont adaptés cela pose problème, par exemple si vous prêtez à un éleveur, vous devez prendre en compte la spécificité de son activité. Et prévoir les remboursements en conséquence. Les mêmes principes s’appliquent aussi à la finance islamique, il y a un emprunteur, un prêteur et, une dette est une dette.

 MN-ON/dd/ts

 

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