Afrique : comment sortir du cercle vicieux de l’endettement (Libre opinion)

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par Hippolyte Fofack *

« Tous les animaux sont égaux, mais certains animaux sont plus égaux que d’autres ». C’est la phrase bien connue écrite par Orwell dans son livre, La ferme des animaux, une allégorie du stalinisme. Or elle pourrait tout aussi bien s’appliquer à la crise de la dette souveraine en Afrique. Alors que les pays africains à faible revenu sont les moins endettés, plus que d’autres, ils risquent le surendettement.

Ce paradoxe tient à un système financier international dysfonctionnel. Contrairement aux pays avancés dont le marché obligataire dans leur propre devise est très développé, les pays africains sont soumis à des taux d’intérêt prohibitivement élevés, et souvent ne peuvent emprunter auprès des investisseurs internationaux que dans leur propre devise – le péché originel du marché de la dette souveraine (plus de 80 % de la dette extérieure des pays africains est libellée en dollar ou en euro)-. Cela accroît leur vulnérabilité aux changements de politique monétaire de quelques banques centrales d’importance systémique, et de ce fait au cercle vicieux de la dette qui les pousse vers le surendettement.

Les décideurs politiques qui se réunissent la semaine prochaine pour les réunions de printemps de la Banque mondiale et du FMI. S’ils ne poursuivent pas des réformes visant à réduire les inégalités au sein du système financier international, quelques pays privilégiés continueront à être plus égaux que d’autres. Ne rien faire serait préjudiciable à la stabilité macroéconomique, à la solvabilité de la dette, à la croissance mondiale et à la convergence des revenus. Cela entamerait la crédibilité de la Banque mondiale qui s’attache à une nouvelle mission : mettre fin à l’extrême pauvreté et favoriser le partage de la prospérité sur une planète vivable.

Dans un contexte de volatilité financière croissante, de vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement et de pression inflationniste, de nombreux pays africains ont déjà appliqué des mesures difficiles et impopulaires pour tenter d’échapper au cercle vicieux de l’endettement et favoriser la stabilité macroéconomique. Il s’agit notamment de l’arrêt des subventions publiques et d’une hausse brutale des taux d’intérêt, malgré une pauvreté généralisée et un taux de chômage digne de la Grande Dépression.

Ainsi la banque centrale du Nigeria où le taux de chômage avoisine 30 % a récemment relevé son principal taux d’intérêt débiteur de 400 points de base pour le porter à 22,75 %. Cette mesure est destinée à soutenir la monnaie du pays, le naira, et à maîtriser l’inflation alimentée par la forte dépréciation du naira par rapport au dollar. Cette dépréciation qui augmente le coût du service de la dette a été exacerbée par la fuite des capitaux – les investisseurs recherchant des rendements plus élevés à la suite de la hausse des taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine.

La gestion du cercle vicieux de la dette est d’autant plus difficile que les Etats africains ne sont pas en mesure d’investir. La plupart d’entre eux ont subi des dégradations procycliques à grande échelle au plus fort de la pandémie. Compte tenu de l’effet falaise [des variations brusques liées à la matérialisation des risques], cela a encore réduit leur accès au financement international. Cette situation a à son tour augmenté les risques liés au refinancement et à la probabilité de défaillance.

Les quelques pays africains qui pouvaient encore accéder aux marchés des capitaux ont dû faire face à des coûts d’emprunt nettement plus élevés. Une analyse des rendements obligataires en 2022-2023 montre que le taux auquel ils peuvent emprunter (11,6 % en moyenne) est presque 2 fois plus élevé que celui des pays d’Asie et d’Océanie (6,5 %), près de 4 fois plus élevé que celui des USA (3,1 %) et 8 fois plus élevé que celui de l’Allemagne (1,5 %). Ces taux d’emprunt écrasent la croissance, entraînent des défaillances et suscitent des attentes irréalistes en matière de retour sur investissement; ils illustrent la répression financière l’Afrique est victime depuis des décennies.

Le cercle vicieux le plus récent de la dette africaine a débuté à la fin du super-cycle des matières premières en 2014-2015. Ce dernier a entraîné un creusement des déficits budgétaires et des comptes courants, ainsi qu’une augmentation des engagements extérieurs. Les mesures d’aide d’urgence en réponse à la pandémie de COVID-19 ont accéléré cette tendance, portant l’endettement à de nouveaux sommets. De 2019 à 2020, le nombre de pays africains dont la dette publique dépasse 60 % du PIB (considéré comme le seuil du surendettement) est passé de 18 à 27, et la dette publique (intérieure et extérieure) du continent a atteint 1800 milliards de dollars en 2022 – une hausse de 183% par rapport à 2010.

Mais cela reste dérisoire par rapport à la dette totale de pays avancés comme la France et l’Italie dont la dette dépasse 3.000 milliards de dollars. La dette publique totale des pays de l’UE s’élevait à 14.600 milliards de dollars en septembre 2023, et celle des USA à 34.000 milliards de dollars. Fin 2022, le ratio dette/PIB de l’Afrique était de 62,5 %, nettement en dessous de celui des USA (121,4 %), du Japon (261,3 %) et de la moyenne mondiale (92,4 %).

Par ailleurs le ratio paiement des intérêts/recettes de l’Afrique (un indicateur clé pour évaluer la capacité de servir la dette) a doublé depuis le début des années 2010. Il est maintenant environ 4 fois supérieur à celui des pays avancés, en grande partie à cause des taux d’intérêt liés aux défauts de paiement. Le service de la dette est devenu le principal poste budgétaire de nombreux pays, les paiements d’intérêts devant absorber presque 40 % des recettes du Nigeria cette année.

Ces changements dans la composition des dépenses publiques ont réduit la marge de manœuvre budgétaire, ce qui empêche les Etats de relever des défis sociaux et environnementaux cruciaux et de développer des investissements publics favorables à la croissance. Cette situation est particulièrement préjudiciable à l’Afrique, car déjà confrontée à une pauvreté et à un chômage généralisé, à une hausse des urgences climatiques, à des conflits et à l’insécurité, ses besoins en matière de développement sont immenses.

La région souffre depuis longtemps d’un déficit chronique d’infrastructures. Cela entrave la transformation structurelle nécessaire pour faire face à l’exposition accrue à la volatilité mondiale, et réduit la capacité des pays africains à attirer des capitaux privés pour diversifier leurs sources de croissance et réduire le déséquilibre dette-exportations.

L’exemple de l’Ethiopie, le pays africain qui a fait le plus récemment défaut sur sa dette, montre comment les inégalités massives au sein du système financier international soumettent les entreprises et les Etats africains à des taux d’emprunt punitifs. Bien que le taux dette/PIB de 33,8% de l’Ethiopie soit l’un des plus faibles du monde depuis la fin de la pandémie, la combinaison de taux d’intérêt prohibitifs et d’une forte dépréciation de sa monnaie a alourdi de manière spectaculaire le fardeau de sa dette extérieure

Etant donné la part minime de l’Afrique dans la dette publique mondiale, l’intensification de la crise de la dette du continent illustre le problème sous-jacent: le manque de financement à un coût abordable. Permettre aux pays africains de répondre à leurs objectifs de croissance et de développement suppose de réformer le système financier mondial. C’est là une urgence, mais elle n’a rien de nouveau. En pleine pandémie de COVID-19 Emmanuel Macron avait déjà appelé à des règles de financement plus équitables pour les pays africains, tandis que des sommets et des initiatives récentes appellent à une augmentation de la capacité de financement des banques multilatérales de développement.

Mais reste la grande question: tous les pays sont-ils égaux, ou certains sont-ils plus égaux que d’autres? De la réponse à cette question dépend largement le succès de la Banque mondiale dans sa nouvelle mission.

* Hippolyte Fofack, chercheur associé au Centre d’études africains de l’université de Harvard, membre de la Fédération mondiale des conseils de compétitivité (GFCC, Global Federation of Competitiveness Councils) et de l’Académie africaine des sciences. Il a été économiste en chef et directeur de recherche à la Banque africaine d’import-export (Afreximbank).

Publié avec l’aimable accord de www.project-syndicate.org

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