Afrique : haro sur la croissance sans emplois

Le secteur informel en dépit de sa précarité assure l'essentiel des emplois en Afrique. Ici un marché à Dakar /Ouestafnws

Ouestafnews – Le continent africain est depuis le début des années 2000, l’une des parties du globe, les plus dynamiques en termes de croissance économique. Toutefois, un paradoxe tenace caractérise cette performance, à savoir le faible niveau de création d’emplois.

Entre 2000 et 2014, sans discontinuer, le taux de croissance a connu une augmentation annuelle de 1%, alors que dans le même temps, l’emploi n’a connu qu’une croissance de 0,41%. Le constat est de la Banque Africaine de Développement (BAD) dans l’édition 2019 de son rapport sur les  : « Perspectives économiques en Afrique ».

Ce manque de dynamisme de l’emploi sur le continent constitue une tendance lourde de menaces, selon  la BAD. Le statu quo risque de créer 100 millions de chômeurs supplémentaires d’ici 2030.

Pour expliquer la persistance de cette « croissance sans emploi », les experts avancent des causes multiples. «Nous avons une croissance qui est très loin d’être inclusive et cela freine l’emploi », soutien l’économiste Meissa Babou interrogé par Ouestaf News.

Cet enseignant à l’Université de Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), identifie aussi une autre cause : le « caractère déséquilibré » des économies africaines.

Cette raréfaction de l’emploi n’est pas sans inquiéter inquiète certaines organisations.

«Les taux de croissance économique jusqu’en 2020 seront probablement trop faibles pour créer suffisamment d’emploi de qualité pour cette population active qui s’accroit rapidement », averti l’Organisation Mondiale du Travail (OIT). Cette organisation s’inquiète aussi d’un potentiel fait aggravant, notamment la démographie galopante du continent qui progresse avec 14 millions de naissance recensés chaque année.

Démographe et directeur de l’Institut supérieur des Sciences de la population (ISSP) de l’Université de Ouagadougou (Burkina Faso), Jean-François Kobiané, dans un précédent entretien avec Ouestaf News plaidait déjà pour la mise en place de « politiques adéquates », afin d’enrayer cette courbe du chômage.

Il s’agira selon lui de procéder à une « amélioration de la qualité des apprentissages et adaptation des formations aux besoins économiques, mais aussi au niveau du système économique qui doit être davantage diversifié et dynamique pour créer de meilleures conditions d’insertion de ces jeunes ».

L’insubmersible secteur informel ?

L’autre grand sujet lorsqu’il s’agit de l’emploi dans les économies africaines, c’est le poids du secteur informel.

Ce secteur assure 67,3% de l’emploi total en Afrique du nord et 40,2% pour en Afrique subsaharienne, mentionne l’OIT.

Tantôt décrit comme une bouée de sauvetage, tantôt décrié pour son faible apport aux Etats, certains n’hésitent pas à plaider pour sa… formalisation.

Pourtant, selon la BAD, au cours des trente dernières années, la majorité des emplois créés sur le continent africain sont « des emplois informels ». A défaut d’un « changement structurel significatif », cette tendance est destinée à se renforcer nonobstant le faible niveau des salaires et de la productivité dans ce secteur, note la BAD dans son rapport.

L’informel reste très dynamique en Afrique, mais il s’agit en réalité d’un repaire d’emplois précaires et d’une productivité faible. Il faut donc « aller vers la formalisation du secteur informel, en les encadrant pour pouvoir accroître la productivité et générer des revenus afin de les fiscaliser dans le temps », préconise le Dr Alioune Diouf, économiste et par ailleurs, un ancien inspecteur du Trésor sénégalais.

Pour Meissa Babou, par contre c’est ce qu’il ne faudrait surtout pas faire : « L’informel fait partie du tissu économique », indique cet économiste qui parle plutôt de « civiliser les rapports ». Par « civiliser les rapports », il entend par exemple cantonner les acteurs de ce secteur dans un espace géographique précis, de les « numéroter » et de leur exiger une contribution minimal mensuelle de l’ordre de 5.000 FCFA par exemple.

Le défi de l’industrialisation…

A l’heure des « plans d’émergence économique » tous azimuts et qui prétendent toutes tirer le continent vers un développement structuré, le secteur industriel africain reste toujours le plus faible du globe.

Les données de la BAD, indiquent que l’industrie africaine ne génère que 700 dollars de PIB par habitant en moyenne, soit trois fois moins qu’en Amérique latine (2500 dollars) et cinq fois moins qu’en Asie de l’est (3400 dollars).

Or l’industrialisation qui permettra de divorcer avec l’économie de rente, est considérée comme un passage obligé vers le plein emploi, mieux une condition obligatoire de cette émergence à laquelle aspire le continent.

Pour M. Babou, l’industrialisation constitue actuellement le « chainon manquant ». Un constat relayé par les organisations « multilatérales ».

«L’émergence économique de l’Afrique et la transition d’un continent d’économies à faible revenus à des économies à revenu intermédiaire, nécessite la transformation de la structure économique des activités à prédominance agraire et d’extraction à des secteurs industriels plus dynamiques et à valeur ajoutée plus élevée tels que la transformation et la fabrication », préconise la Commission Economique pour l’Afrique (CEA) sur son site web.

Aujourd’hui certains pays africains sont de plus en plus conscients de cette nécessité de dépasser l’économie de rente, qui consiste à vendre des matières premières à l’état brut.

Pour le think tank américain Brooking Institute, l’industrialisation reste « étroitement associée à une forte croissance de l’emploi».

Deuxième producteur mondial de cacao, le Ghana a manifesté de transformer au moins 50% de sa production. Une douzaine d’entreprises locales s’activent déjà dans ce domaine, avec une capacité de transformation de 400.000 tonnes, selon la Cocoa Board, l’organe de régulation et de gestion du cacao au Ghana. Une politique de transformation synonyme d’emplois mais aussi de protection contre les variations des prix pratiqués sur le marché international.

Enfin, pour nombre d’observateurs, la croissance observée sur le continent est drainée par les grands projets souvent exécutés par des entreprises occidentales ou chinoises, sans pratiquement aucun transfert de technologie. Une forme de croissance qui a comme particularité de ne pas avoir d’impact sur les masses.

ON-MN/ts

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