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Arnaques sur Facebook : les fausses ventes de Douanes, une mécanique bien huilée

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Ouestafnews (en collaboration avec Code for Africa) – En Afrique de l’Ouest et du Centre, des dizaines de pages Facebook usurpent l’identité des directions nationales des Douanes ou de leurs directeurs généraux pour proposer de prétendues ventes de véhicules aux enchères. Un premier article d’Ouestaf News avait permis en 2024 la vérification d’un cas spécifique sur le Sénégal. Cette fois-ci, le travail d’enquête en ligne réalisé s’étend sur plusieurs pays. Il concerne au moins 26 faux comptes. Tous prétendent proposer des ventes aux enchères des douanes du Sénégal, du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Burkina Faso, du Cameroun et du Tchad.

« Attention arnaque », « Fausse information et faux compte », « délinquance financière » : certains internautes ne s’y trompent plus et alertent dans les commentaires.  Cependant, le phénomène continue. De nombreuses pages, se faisant passer pour les services douaniers de pays d’Afrique de l’Ouest ou du Centre, continuent d’annoncer de prétendues ventes de véhicules aux enchères.

Captures d’écran de commentaires sur Facebook signalant des arnaques

L’enquête menée par Ouestaf News révèle l’existence d’un mode opératoire similaire derrière toutes ces tentatives d’arnaque : visuels avec des codes administratifs, bascule systématique vers WhatsApp, paiement par Mobile Money et collecte de pièces d’identité de ceux qui se laisseraient happer par ces offres alléchantes.

Sur les 26 comptes répertoriés dans le cadre de ce travail, quinze pages sont administrées exclusivement ou coadministrées depuis le Cameroun. Les services douaniers, à travers des communiqués, essaient d’alerter, ajoutant leurs voix à celles de victimes qui témoignent souvent sur les réseaux sociaux. 

Communiqués de Douanes sur les réseaux sociaux pour démentir les publications et leurs liens avec les autorités douanières.

Les annonces sont mensongères et relèvent de l’escroquerie. Ouestaf News a fouillé et analysé un échantillon de 26 de ces faux comptes sur Facebook (1, 2, 3, 4, 5, …23, 24, 25 et 26).

Captures d’écran de quelques faux comptes analysés sur Facebook.

De la manipulation bien orchestrée 

Pour ferrer les internautes, certains comptes produisent de fausses « Une » en manipulant des vraies « Unes » de journaux. C’est le cas de cette publication – actuellement supprimée par l’auteur –  manipulée à partir d’une vraie « Une » du quotidien L’Observateur Paalga du Burkina Faso.

Pour donner une illusion d’authenticité, l’auteur a greffé un faux communiqué de vente aux enchères de la Douane burkinabè à la place du titre principal authentique de l’édition du 26 au 28 septembre 2025 du journal. Cette imitation exploite la crédibilité de ce journal pour donner un semblant d’authenticité à l’arnaque.

Deux « Unes » d’un même journal sur la même période : l’une est fausse (à gauche) et l’autre est l’authentique (à droite).

Au-delà de cette tentative de duperie, notre investigation sur les 26 comptes Facebook révèle une mécanique sophistiquée, récurrente. Une première analyse des avis de vente permet de déceler une uniformité des procédés que plusieurs comptes utilisent. 

Dans leurs messages, la quasi-totalité des publications exploitées sur Facebook répètent les mêmes phrases, utilisent les mêmes structures de message, proposent à leurs clients (aux internautes) des numéros sur WhatsApp comme plateforme pour procéder aux opérations d’inscription et paiement des frais d’inscription via le Mobile Money. 

En plus des mêmes montants exigés pour l’inscription ou les prix des produits promis à la vente, chaque publication exige la fourniture d’une pièce d’identité.

Les publications visent d’abord à convaincre par l’apparence. Elles jouent sur l’autorité symbolique de l’État en reprenant les codes administratifs : en-têtes, logos, cachets, signatures de « Directeurs généraux », numéros de référence fictifs, une liste de véhicules et de prix.

Les visuels sont bien travaillés pour tromper un lecteur pressé ou non avisé mais contiennent parfois quelques maladresses qui devraient pouvoir alerter.

Pour mieux convaincre, les faux communiqués imitent, jusque dans les détails typographiques, le style du service douanier dont l’identité est usurpée.

Capture d’écran des signatures de directeurs de Douanes utilisés par les faux comptes pour crédibiliser leurs annonces.

WhatsApp + Mobile money

Pour entrer en contact avec les cibles, les malfaiteurs choisissent systématiquement WhatsApp. Cette application permet un contact direct, privé et chiffré, et offre aux auteurs de la fraude une zone d’opération difficile à suivre pour le grand public et les autorités.

Le stratagème consiste à obliger leurs proies à migrer de Facebook vers une conversation privée sur WhatsApp. Dans l’échantillon étudié, chaque annonce indique un numéro WhatsApp à contacter pour poursuivre le processus de l’achat du véhicule choisi. C’est là que les faussaires prévoient de collecter, en toute sécurité, les documents comportant des informations personnelles de leurs victimes.

Des extraits de communiqués réorientant les intéressés vers la plateforme WhatsApp et leur recommandant le paiement via mobile money.

« Souvent, les arnaqueurs en ligne utilisent d’abord Facebook parce que c’est une plateforme publique, appropriée pour cerner l’environnement numérique des personnes et collecter des informations sur elles », explique le capitaine Serigne Mbacké Guèye de la gendarmerie nationale du Sénégal, joint par Ouestaf News.

Capitaine Guèye est le chef de la Division Appui technique du Centre de renseignement et des Opérations de la Gendarmerie nationale (CROGEND). Une cellule spécialisée dans la lutte contre la cybercriminalité.

Le fait d’utiliser WhatsApp dans leur opération permet aux faussaires de « se mettre à l’abri de tout traçage de leurs identités ». Capitaine Guèye explique : « même si les enquêteurs ont leurs contacts, ils sont obligés d’adresser leur réquisition à Meta, propriétaire de WhatsApp, ce qui ne facilite pas leur traque ».

L’utilisation de WhatsApp permet aussi « d’établir la confiance avec les victimes afin de les amener facilement à payer par Mobile Money ce qui leur permet de recevoir l’argent instantanément », analyse capitaine Guèye.

Extraits d’échanges sur WhatsApp entre les potentielles victimes et les faussaires sur les modalités de paiement via mobile money.

La promesse qui trahit la fraude

Promesse-piège : « chaque inscrit est assuré d’acquérir un véhicule », « garanti à 100 % ». Il suffit juste de transférer les frais d’inscription souvent fixés entre 50 000 ou 100 000 FCFA. Un montant assez raisonnable pour quelqu’un qui aspire acquérir un véhicule.

L’acquisition d’un produit mis en vente aux enchères n’est jamais garantie d’avance. Mais si c’est un service de l’État qui vous le garantit, pourquoi douter alors ? C’est précisément la signature de l’arnaque que la naïveté des cibles potentielles ne leur permettra pas de percevoir.

Des extraits des documents garantissant à chaque participation l’acquisition de l’article choisi.

Toujours pour dissiper les doutes auprès de leurs proies, certaines publications ont recours aux QR codes et au reçu numérique. En partageant des QR codes ou un reçu à scanner pour accéder à la vente, cela laisse croire à une technique de procédure moderne et sécurisée. Les victimes croient recevoir un document crédible. C’est un artifice qui renforce l’hypothèse d’un manuel de procédures entre opérateurs de fraude.

En plus des illusions de sécurité, le discours dans ces arnaques en ligne est marqué par un langage de pression psychologique sur les proies pour ne pas leur laisser le temps de réfléchir. « Places limitées », « inscriptions closes bientôt », « visitez avant la vente », etc. Toutes ces formules constituent un moyen de pression psychologique. Par peur de manquer une « bonne affaire » et de le regretter, les victimes agissent dans la précipitation.

Des extraits montrant la même mécanique de pression sur les potentielles victimes.

Malgré l’effort de simulation, les fautes d’orthographe, les formulations maladroites et les incohérences trahissent la supercherie.

Plusieurs pages indiquent des adresses vagues (« zones portuaires de Dakar », « ancien siège de la douane ») ou donnent des calendriers invraisemblables. Ces erreurs ne sont pas des accidents. Elles servent aussi à cibler l’audience locale tandis que l’apparence formelle masque la faiblesse du fond.

Instabilité identitaire et hub camerounais

Un autre élément frappant dans l’analyse de ces pages est l’instabilité identitaire de certains gestionnaires des comptes. Plusieurs pages ont changé de nom à plusieurs reprises avant de prendre une appellation liée aux Douanes.

Certaines étaient d’abord présentées comme des entreprises commerciales ordinaires. Par exemple, le compte « Royal Investissement » est devenu « Info douane sénégalaise ».

Même si de nombreuses pages sont administrées depuis le Cameroun, elles ciblent d’autres pays (Sénégal, Mali, Gabon, Burkina, Bénin, Guinée, Tchad, RDC, le Cameroun lui-même, etc.).

Quel que soit le pays de la douane usurpée ou la date de création de la page, l’onglet « Transparence » sur Facebook montre souvent une administration depuis le Cameroun, parfois coassurée à partir d’autres pays.

Des extraits montrant les changements de noms de comptes et la récurrence du Cameroun comme pays de gestion des comptes.

Impact de la cybercriminalité

Les recherches effectuées en ligne n’ont pas permis d’avoir des données spécifiques sur l’impact financier de ce type de cybercriminalité. Toutefois, dans son rapport 2025 sur la lutte contre la cybercriminalité en Afrique, l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol), a indiqué avoir récupéré 97,4 millions de dollars (près de 55 milliards de FCFA), lors d’une opération menée entre juin et août 2025.

Cette opération, coordonnée et menée dans 18 États africains entre juin et août 2025, a également permis l’arrestation de 1.209 personnes, le démantèlement de 11.432 infrastructures malveillantes ainsi que l’identification de près de 88.000 victimes.

Dans le même rapport, Interpol indique que les infractions liées au numérique représentent 30 % de l’ensemble des infractions signalées en termes de criminalité en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est. Tout cela montre l’ampleur de l’impact de la cybercriminalité dans la région.

FD-HD/vm/is/ts


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