Bineta Sène, arbitre sénégalaise de rugby : une femme qui en impose dans la mêlée (portrait)

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Bineta Sène, arbitre internationale sénégalaise de rugby (Crédit photo: Kenya Rugby Union)

Ouestafnews (en collaboration avec E-jicom info) – Il est 14 h 30, un dimanche ensoleillé de mars. À Dakar, sur le terrain d’un camp militaire, deux équipes se disputent ardemment une place en finale de la Coupe du Sénégal de rugby à XV hommes : l’Asfa – Association sportive des forces armées -, et Les Panthères de Yoff, un quartier de la capitale.

Parmi ces athlètes imposants, une figure se distingue : l’arbitre, qui est une jeune femme. Au cœur de cette mêlée de trente colosses, elle se tient, imperturbable, munie de son sifflet, dictant le rythme du jeu. C’est Bineta Sène, 24 ans, dont sept en tant qu’arbitre internationale.

« Flexion, liez, jeu ! », lance-t-elle avec autorité à chaque début de mêlée. Elle affiche un calme olympien. Tour à tour, elle réprimande les fautes et apaise les tensions, s’exprimant avec assurance pour maintenir l’ordre sur le terrain.

Elle est la première femme sénégalaise arbitre internationale de rugby. Son parcours dans le monde rugbystique, remarquable, est au croisement de la détermination et du talent, témoignent des proches et professionnels de ce sport.

De rugbywoman à arbitre de rugby

Bineta Sène a débuté dans le monde du rugby très jeune comme joueuse, avant d’évoluer vers l’arbitrage à 14 ans, à la faveur d’un projet de la Fédération sénégalaise de rugby (FSR) intitulé « J’arbitre, je joue », permettant à des jeunes joueurs de rugby de s’essayer très tôt à l’arbitrage.

Elle s’est rapidement distinguée par sa maîtrise du règlement, selon Séga Biggy Thiandoum, directeur technique national de l’arbitrage (DTNA). « On a commencé à la voir sur le terrain, sur des tournois de petite catégorie, dans les écoles de rugby. Ça se voyait, qu’elle avait envie et qu’elle était déterminée », raconte M. Thiandoum. Progressant par étapes, des catégories cadettes aux seniors, elle s’est imposée comme un pur produit de l’arbitrage, persévérant avec détermination, indique-t-il.

Pour Sène, le choix entre jeu et arbitrage était évident : « J’ai arrêté (de jouer) parce que j’avais choisi l’arbitrage, j’ai vu que j’avais plus de possibilités » dans l’arbitrage. Son engagement a été soutenu par la FSR, dont l’appui a été crucial pour sa transition, assure-t-elle : Guédel Ndiaye, « le président de la Fédération m’a beaucoup aidée. Je dirais que si je suis allée jusque-là, c’est grâce à lui ».

« Bineta a été obligée de se débrouiller seule », indique Guédel Ndiaye lui-même, « elle n’a pas eu une enfance facile ».

La jeune arbitre confie avoir a été élevée par sa grand-mère, « une femme formidable qui, malheureusement, n’est plus ». Elle confirme avoir vécu plusieurs moments difficiles, sans vouloir donner de détails. Autant de choses qui expliquent peut-être la force de caractère dont elle fait montre sur et en dehors du terrain.

« Elle a du caractère »

Dans le monde rugueux du rugby, le caractère est une qualité essentielle, souligne le directeur technique national de l’arbitrage : « Le caractère fait partie du rugby et, étant arbitre, elle est comme le policier ou le gendarme du jeu ». M. Thiandoum ajoute : « Elle a du caractère, que ce soit dans la vie ou en tant qu’arbitre ». Bineta Sène elle-même, partageant son expérience, déclare : « J’avais vu qu’il n’y avait pas assez d’arbitres filles et, en plus, elles n’osaient pas arbitrer au centre ». Elle, elle l’a osé.

Au-delà de sa petite taille et de son jeune âge, sur le terrain, Bineta Sène impose le respect grâce à sa manière particulière d’interagir avec les joueurs ; elle manie habilement la carotte et le bâton.

« Moi, je pense que si vous respectez une personne, elle va vous respecter en retour. C’est ce que je fais avec les joueurs », affirme-t-elle, ajoutant : « Dès fois, quand ça commence à déborder un peu, je change et leur montre que c’est moi qui dirige, pas eux. (…)  Je suis sur le terrain pour organiser, manager pour leur sécurité ».

En tant qu’arbitre femme sur le terrain, Bineta Sène ne perçoit pas de grandes différences dans la manière dont elle est traitée par rapport à ses collègues hommes. Au contraire, « je dirais même qu’on me donne plus de respect qu’aux arbitres hommes », estime-t-elle.

Arbitre internationale à 17 ans, c’est un exploit pour une femme dans ce milieu et le marqueur d’une ascension remarquable pour Bineta Sène. Jusqu’à la publication de cet article, elle demeure la seule Sénégalaise arbitre à avoir atteint ce statut dans le monde du rugby.

« C’est notre meilleure arbitre »

Son parcours professionnel témoigne d’une progression méthodique à travers les différentes catégories, des cadets aux seniors, en passant par les juniors et les moins de 20 ans. Cette progression a culminé avec son entrée sur la scène internationale.

Bineta Sène se rappelle : « En 2017, j’ai commencé à arbitrer au niveau international avec un match en Côte d’Ivoire », marquant son entrée réussie sur la scène mondiale de l’arbitrage rugby. Ce premier match a été un véritable test pour elle. Certains doutaient de sa capacité à diriger un match international hommes. Pourtant, « j’ai gardé confiance, sachant que j’avais déjà arbitré des équipes masculines au Sénégal », se souvient-elle. Après le match, elle a été vivement félicitée, en reconnaissance de sa partition professionnelle.

Le président de la FSR ne tarit pas d’éloges sur la jeune femme. « On estime que c’est notre meilleure arbitre. Elle a un très bon niveau », déclare Guédel Ndiaye. Il met en avant son exploit d’avoir arbitré une finale d’hommes au Sénégal dès l’âge de 16 ans, preuve de sa compétence et de sa maturité dans son rôle d’arbitre.

Une femme d’impact

Bineta Sène a tracé un chemin novateur dans l’arbitrage sénégalais en tant que femme, devenant une source d’inspiration pour d’autres femmes aspirant à s’investir dans ce domaine, selon nos interlocuteurs. Son impact a été significatif, souligne encore Guédel Ndiaye : « Elle a suscité des vocations. À la Fédération, on a cinq ou six arbitres femmes ». Cette évolution est tangible, avec la finale du championnat du Sénégal homme arbitrée par trois femmes en 2023.

« Maintenant, il y a des filles qui n’osaient pas venir arbitrer, qui ont été motivées lorsqu’elles ont vu Bineta » à l’œuvre, renchérit Séga Biggy Thiandoum, le directeur technique national de l’arbitrage. Selon lui, il faudrait plus d’arbitres féminines, le fait de noter un nombre croissant de femmes qui s’y intéressent est encourageant.

Mariama Coumba Ba, joueuse et jeune arbitre, témoigne : « Bineta motive énormément de gens à faire de l’arbitrage (…). Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous ont vu un exemple en elle et veulent devenir internationales ».

L’impact de Bineta Sène dépasse le terrain de jeu, assure Aminata Mboup, administratrice de la Section féminine de rugby au sein de la Fédération. « Pour la commission féminine, c’est un honneur d’avoir une femme sénégalaise membre de la FSR, qui plus est très jeune, reconnue comme arbitre internationale », se félicite Mme Mboup, « Bineta est un excellent exemple à suivre pour ses jeunes sœurs sénégalaises ».

Son influence a inspiré les femmes à occuper divers rôles dans le rugby, allant de déléguées à des postes au niveau médical ou de préparateurs physiques, renforçant ainsi la présence féminine dans ce sport au Sénégal, d’après nos interlocuteurs.

Le président de la FSR envisage un avenir prometteur pour Bineta Sène : « Depuis longtemps, nous avons espéré qu’elle soit la première femme africaine à arbitrer une grande compétition européenne ». Il souhaite qu’elle ouvre pousse à inclure des arbitres féminines dans les compétitions européennes de rugby : « On n’en a jamais sélectionné dans ces compétitions, et j’espère que ça va commencer avec elle ».

En attendant, selon Guédel Ndiaye, Bineta Sène a des projets intéressants à son agenda, dont un stage à Stellenbosch, en Afrique du Sud, où elle se familiarisera avec les dernières règles du rugby expérimentées dans le championnat universitaire. « C’est là-bas que sont formés tous les plus grands arbitres et tous les grands éducateurs », indique M. Ndiaye.

Le président de la FSR précise qu’elle a été choisie par Joël Jutge en personne, le responsable mondial des arbitres de rugby : « Il a entendu parler d’elle et a voulu prendre une bonne arbitre africaine ».

Sportive et étudiante

L’engagement de Bineta Sène dans le rugby de haut niveau ne lui a cependant pas fait abandonner les bancs. Elle a su jongler avec succès entre ses études et sa carrière sportive. En 2021, elle a obtenu son baccalauréat série G (Techniques quantitatives d’économie et de gestion), démontrant ainsi que la réussite académique peut coexister avec une pratique sportive. Un accomplissement qu’elle doit au soutien de la FSR et de son président : Guédel Ndiaye l’a inscrite dans une école privée et paie ses études, jusqu’à ce jour, révèle-t-elle, c’est grâce à lui « que je suis parvenue à continuer les études jusqu’à aujourd’hui ». Elle est actuellement en troisième année d’études en banque, finance et assurance.

La jeune femme affirme avoir été soutenue et comprise par ses formateurs et les responsables des établissements scolaires à chaque étape de ses études : « Ce n’est pas facile, mais, heureusement, dans les écoles dans lesquelles je suis passée, les responsables comprennent ma situation ».

La Fédération sénégalaise de rugby l’accompagne également dans sa vie professionnelle. « On l’a encadrée très tôt, côté éducation, elle doit réussir tout ce qui est scolaire », souligne Séga Biggy Thiandoum, en insistant sur l’importance de l’éducation pour assurer un avenir solide. « L’éducation va lui permettre d’être responsable dans d’autres domaines de la vie. »

Grâce à ce soutien, Bineta Sène parvient à maintenir un équilibre entre ses études et sa passion pour le rugby, réalisant ainsi son plein potentiel dans les deux domaines.

HD/cs

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