Burkina Faso : l’artisanat à l’agonie, la faute au Covid-19 et à l’insécurité

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La couturière, teinturière et brodeuse, Latifa Konaté se tourne le pouce dans sa boutique de pagnes traditionnels/Photo : Ouestaf News.

Ouestafnews – L’apparition de la pandémie, le 9 mars 2020, au Burkina Faso a fermé la porte aux touristes, fait annuler le Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO) et les foires d’exposition-vente. Les artistes et artisans se retrouvent ainsi dans l’impossibilité de vivre de leur métier.

Ouagadougou. Centre national d’artisanat d’art (CNAA), au nord de la ville. Il est 11 heures. Assise dans sa boutique de pagnes traditionnels, Latifa Konaté, couturière, teinturière et brodeuse depuis 19 ans écoute de la musique avec son téléphone portable. C’est son moyen à elle de chasser l’ennui que lui impose le manque de clients.

Ici, les commerçants sont désormais habitués à passer la journée sans voir l’ombre d’un client. Cette situation est devenue ordinaire depuis 2016. Le 15 janvier de cette année, une attaque terroriste frappait, pour la première fois, le Burkina Faso en plein cœur de sa capitale politique, Ouagadougou faisant 30 morts et 71 blessés.

Depuis, les attaques se sont multipliées, repoussant quasiment tous les touristes occidentaux, principaux clients de Latifa. Son espoir tenait au peu de touristes qui continuaient de venir. Mais là aussi, la pandémie du Covid-19, est venue porter l’estocade depuis   l’enregistrement du premier cas 09 mars 2020 au Burkina Faso.

« Avant les attaques terroristes, je pouvais vendre jusqu’à 100 000 FCFA (de marchandises) au moins par jour. Mais actuellement, je fais au maximum une recette de 25 000 CFA par mois », confie avec tristesse la vendeuse de pagnes.

Oumarou Kaboré, artiste du batik (toile de décoration à base de cotonnade) depuis une trentaine d’années divise sa recette annuelle par 15. « Je pouvais avoir au moins 3 000 000 par an en vendant mes toiles. Mais actuellement, tout est au ralenti. Je gagne près de 200 000 FCFA par an », témoigne-t-il. Du haut de ses 26 ans d’expérience, l’artiste plasticien, Abdoulaye Kaboré semble un peu plus chanceux. Ses revenus sont divisés par cinq,  voire six. « Avant je gagnais annuellement entre 2.500 000 et 3.000.000 FCFA. Maintenant, la vente de ses œuvres d’art me rapporte 500.000 FCFA par an », révèle-t-il.

Ousmane Kula, artiste peintre/Photo : Ouestaf News

La situation n’est pas non plus rose pour Gafarou Tapsoba. La trentaine révolue, il fabrique des bijoux traditionnels et artisanaux depuis son enfance. Malgré les attaques terroristes il avait gardé quelques clients, mais le Covid-19 l’a privé de ces derniers. Depuis l’apparition du virus au Burkina, il peut passer jusqu’à « trois mois sans rien vendre ».

Pour plusieurs autres locataires du Centre national d’artisanat d’art de Ouagadougou, la situation est presque la même : qu’ils soient sculpteurs, fabricants d’instruments de musique traditionnelle, cordonnier, artiste-peintre, etc. Leurs affaires, déjà sérieusement affectées par l’insécurité, se sont totalement affaissées avec le Covid-19.

Plus d’un milliard pour soutenir le secteur

Face à cette crise du secteur, l’État burkinabè a annoncé un fonds d’appui de plus d’un milliard FCFA destiné aux acteurs de la culture, pour faire face au covid-19. Le ministre en charge de la culture, Abdoul Karim Sango a installé les membres du comité de gestion de ce fonds le lundi 20 juillet 2020. Sur ce fonds, un montant de 150 000 000 FCFA devrait servir à soutenir la filière des arts plastiques et appliqués.

« Ce fonds aurait été un apport conséquent s’il n’y avait pas le covid19. Mais dans un contexte où les activités ne génèrent plus de revenus, il est certainement insuffisant, au regard des ambitions et de la pluralité des activités menées par les acteurs culturels», analyse Becker Ouédraogo, ancien directeur de la promotion des industries culturelles au ministère de la Culture, des Arts et du Tourisme.

Cependant, il est optimiste quant à l’avenir du secteur culturel si l’État met en place une bonne politique d’accompagnement : « le secteur culturel se relèvera. Mais il n’aura pas la plénitude de sa courbe ascendante dans ces premières années (…). Donc il faudrait que l’État s’engage dans un processus d’accélération de la croissance du secteur culturel », explique-t-il.

Abdoulaye Kaboré, artiste plasticien/Photo : Ouestaf News

Un coup dur pour l’économie nationale

En attendant ce coup de pouce salvateur, les grands évènements autour de l’artisanat, qui drainaient un grand monde et offraient de belles opportunités d’affaires aux opérateurs de ce secteur, ont presque tous été annulés. Parmi ces évènements, le Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO).

Le SIAO, une biennale créée en 1984, est un rendez-vous international où les artistes burkinabè et d’autres pays viennent exposer leur talent et vendre leurs produits. En 2016 par exemple, il avait réuni 310 acheteurs professionnels et rapporté 737 911 650 F CFA à l’économie nationale, selon le ministre du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat, Harouna Kaboré. C’était au cours du lancement en avril 2018 de l’édition de la même année, la dernière en date.

Prévue du 29 octobre au 8 novembre 2020, l’édition de cette année qui aurait dû être la 16è a été annulée par les autorités, selon une annonce faite dès le mois de juillet à cause  « de l’évolution toujours préoccupante du covid-19 au Burkina Faso et dans le monde »

Il n’a pas été possible d’avoir l’apport économique du SIAO 2018. Cependant, globalement, le secteur culturel contribuerait pour près de 50 milliards FCFA par an au produit intérieur brut (PIB) du Burkina Faso, selon le président du comité de gestion du fonds d’appui aux acteurs de la culture face au covid-19, Thierry Milogo. Ce dernier précise toutefois que les « les statistiques ne sont pas claires ».

GBS/Fd

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