Ouestafnews (en collaboration Code for Africa) – La Coupe d’Afrique des Nations (Can) au Maroc qui s’est déroulée du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, n‘a pas été qu’une compétition sur la pelouse. Sur les réseaux sociaux, des contenus jetant le discrédit sur des arbitres, des joueurs, des organisateurs, ou mettant en scène de faux incidents, ont marqué cette fête du football africain.
Si la Can 2025 s’est déroulée dans un climat sportif intense, l’adversité ne s’est pas limitée là. Elle s’est prolongée sur les réseaux sociaux avec la production et la diffusion de contenus manipulés ou créés de toutes pièces, grâce à l’intelligence artificielle (IA).
Pour cette enquête, Ouestaf News a constitué un échantillon de trente (30) vidéos diffusées principalement sur TikTok, mais aussi sur YouTube. Le contenu analysé a été diffusé entre décembre 2025 et janvier 2026, période correspondant au déroulement de la compétition.
L’analyse par recherche d‘image inversée a permis, parfois, d’identifier l’origine réelle des images ou des séquences de deepfake devenues virales.
Un deepfake ou hypertrucage, si on essaie de traduire en français, est défini comme étant un contenu audiovisuel (vidéo, image, enregistrement audio) manipulé ou créé par l‘intelligence artificielle pour imiter de manière très réaliste une personne réelle.
Ces contenus présentent souvent des incohérences frappantes. Par exemple, deux joueurs de la même équipe portant des maillots floqués du même numéro, des éléments institutionnels hors contexte comme des logos de la Fifa alors que la compétition relève de la Caf.
La majorité des vidéos analysées se trouve sur TikTok, où les formats courts favorisent une diffusion rapide. Pour Adama Sow, journaliste et spécialiste des questions de désinformation, « il y a une réalité incontournable aujourd’hui, celle de la logique de viralité et de monétisation », observe-t-il.
Selon M. Sow, une vidéo polémique sur un arbitrage contesté ou une supposée injustice sportive réunit en effet plusieurs ingrédients propices à la circulation massive : indignation, réflexe d’appartenance nationale et réaction immédiate.
Certaines vidéos dépassent largement le million de vues. L’une des plus visionnées cumule plus de huit (8) millions de vues sur la plateforme.
La vidéo de 10 secondes met en scène l’entraîneur des Comores, très en colère contre ses joueurs, après une défaite contre le Maroc. Contacté par Ouestaf News via TikTok, le détenteur du compte, qui se définit comme étant un « étudiant féru de l’IA », n’a pas réagi.
Le compte Scaface.jr a été l’un des comptes les plus prolifiques dans la publication de contenus, souvent basés sur le même type de mise en scène. Ce compte a diffusé au moins neuf vidéos liées à différents matchs de la Can, impliquant notamment la Côte d’Ivoire, le Mali, les Comores, l’Égypte, la Tanzanie, le Maroc et le Sénégal. Malgré leur fausseté, ces vidéos et images cumulent plusieurs millions de vues.
Le compte diffuse également de fausses annonces. Certaines vidéos affirment que le match Égypte – Côte d’Ivoire aurait été annulé après la défaite de la Côte d’Ivoire et que ce match devra être rejoué.
Les auteurs incrustent les logos de médias internationaux comme France 24 ou Africa 24. Aucune de ces chaînes n’a publié de telles annonces. Sur les deux vidéos, la même journaliste apparaît. La recherche d’image inversée, prouve que les images ne correspondent à aucune journaliste identifiée des deux médias en question.
Des récits pour attiser les tensions
Au-delà de l’arbitrage, d’autres vidéos mettent en scène de faux incidents : supporters présentés comme violents, stadier annoncé mort, joueurs en pleurs après des matchs, ou supporters accusant le pays hôte d’avoir « acheté » la compétition.
Ces contenus s’appuient sur des ressorts sensibles : rivalités entre nations, soupçons de favoritisme ou tensions politiques. Par exemple, le compte Actu_dz_fr2 a concentré l’essentiel de ses publications sur l’actualité de l’équipe algérienne pendant la compétition. Ses vidéos commentent principalement les matchs disputés par l’Algérie ou ceux de ses adversaires.
Pour Mathew Mbaye, expert de la modération des contenus sur les réseaux sociaux, la portée de ces contenus s’explique aussi par le contexte même de la compétition. Selon lui, dans le contexte d’un tournoi continental comme la Can, « où les identités nationales sont exacerbées et les émotions très vives, les effets sont amplifiés ».
Après la défaite de l’Algérie face au Nigeria, une vidéo diffusée par ce compte montre un présentateur de plateau introduisant un reportage consacré à l’arbitrage de la rencontre. Dans la séquence, on entend des formules telles que « le match se perd au sifflet » ou « décision arbitrale choquante », dans un format de reportage journalistique.
D’autres publications du même compte remettent en cause l’organisation du tournoi ou évoquent un favoritisme du corps arbitral à l’égard du Maroc, dont les relations avec l’Algérie sont très tendues.
Les tensions entre Rabat et Alger s’inscrivent dans une rivalité nourrie notamment par le différend sur le Sahara occidental que le Maroc considère comme son territoire. L’Algérie soutient la revendication d’autonomie du Front Polisario. Depuis août 2021 et la rupture des relations diplomatiques, ce contentieux déborde régulièrement sur d’autres terrains.
Selon Adama Sow, les grandes compétitions sportives « concentrent l’attention, les émotions et les audiences ». Elles constituent, à ce titre, un terrain particulièrement favorable à la diffusion de récits trompeurs, qu’il s’agisse d’influencer des perceptions ou de raviver des tensions déjà existantes surtout qu’ils s’appuient sur des lignes de fracture déjà connues entre supporters, sélections et pays rivaux.
Dans l’une des vidéos analysées, provenant de ce compte, les images montrent de prétendus joueurs tanzaniens réagissant après leur défaite contre le Maroc et critiquant l’arbitrage.
Les personnes représentées ne correspondent pas aux joueurs de la sélection tanzanienne et les maillots visibles sont verts, alors que l’équipe tanzanienne a disputé ce match en tenue bleue.
L’arbitrage ciblé par les deepfakes
Plusieurs vidéos diffusées attribuent à des arbitres des excuses après des matchs. Sur ces contenus, ils reconnaissent avoir été « payés ».
Les images ne correspondent pas aux acteurs que les vidéos prétendent montrer. Les commentaires visibles sur l’image de cette publication montrent que certains internautes ont semblé y croire, contribuant à nourrir une ambiance de suspicion.
Toutefois, pour Mathew Mbaye, « il serait très imprudent d’établir un lien de causalité direct entre les contenus numériques et les incidents ou tensions qui ont pu entourer la Can ». Mais il serait « tout aussi inexact de nier leur rôle de catalyseur et d’amplificateur », nuance-t-il.
D’autres vidéos montrent de faux officiels qui apparaissent à l’écran pour s‘excuser d’erreurs ayant influencé des résultats de rencontres.
Le compte TikTok, Renouveau76, a été très productif pendant la Can. Il a publié une dizaine de vidéos entre le 28 décembre 2025 et le 19 janvier 2026, principalement centrées sur le Burkina Faso. Son thème dominant reste l’arbitrage et ses conséquences supposées. Interpellés via sur leur motivation via TikTok, le ou les détenteurs du compte n’ont pas réagi.
Pour se renseigner sur la modération de ces contenus, Ouestaf News a également contacté par courriel la plateforme TikTok qui n’a pas réagi au moment de la publication de cet article.
Finale de tension
La finale tendue entre le Sénégal et le Maroc n’a pas échappé à cette vague de contenus manipulés.
Le 18 janvier 2026, jour de la finale, le compte Williams.224 (devenu « Barry le génie ») diffuse une vidéo montrant de prétendus supporters sénégalais détruisant le Var et provoquant des affrontements. Cet événement ne correspond pas à des scènes de cette finale, bien qu’il y ait eu des affrontements entre supporters et stadiers lors de ce match.
Capture d’écran destruction de l’écran du Var
Une autre vidéo, publiée par le compte Kronik92b, le 28 janvier 2026, commente les polémiques à l’issue de la finale de la Can 2025. Se fondant sur une vidéo réelle, il utilise une voix synthétique pour annoncer la « radiation à vie » de l’arbitre congolais de la finale, insistant sur le caractère officiel de l’annonce.
Selon Mathew Mbaye, l’effet de ces publications se mesure aussi dans la manière dont elles orientent la lecture des faits. Lorsqu’une décision arbitrale contestée survient comme lors de la finale, un public déjà exposé à une série de vidéos sur un supposé « favoritisme arbitral » tend à l’interpréter à travers ce prisme. Le contenu manipulé, souligne-t-il, ne crée pas forcément une réalité nouvelle, mais impose un cadre de lecture qui déforme la perception de l’événement.
Une autre vidéo du compte Superatome a annoncé la mort d’un stadier, identifiant une personne sur les images. L’image de cette vidéo n’est pas classée comme étant deepfake, mais la nouvelle diffusée a été démentie par les autorités marocaines.
Jugement_ultime, lui, à partir d’une vidéo manipulée, montre un supporter marocain accusant le roi du Maroc d’avoir « payé » pour faire gagner la Can au Maroc après la finale. Cette vidéo a dépassé les quatre millions de vues.
Contactés via TikTok, aucun de ces comptes n’a réagi.
Fausses éditions sur YouTube
Sur YouTube, le format est différent. Plusieurs comptes actifs depuis fin 2025 diffusent des contenus générés par IA, sous un format plus long ou en shorts. Ces vidéos montrent des plateaux de journaux télévisés diffusant de fausses nouvelles.
Ces chaînes, bien que récentes, cumulent plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions de vues sur l’ensemble de leurs vidéos. Les procédés sont similaires : présentateurs artificiels, ton journalistique recherché, annonces de sanctions, de décisions arbitrales ou de fausses révélations.
Les vidéos analysées utilisent des procédés récurrents : voix synthétiques imitant des journalistes, des plateaux récurrents chargés d’éléments visuels avec là encore des logos de médias ou d’émissions identifiables.
Dans certains cas, les contenus sont générés ou recomposés à partir d’images de certains journalistes ou d‘animateurs pour faire illusion. On identifie par exemple le journaliste sportif Nabil Djelit de L’Équipe ou encore le présentateur de Canal+, Charles Mbuya. Leurs images sont utilisées pour faire croire à des émissions réelles sur des plateaux télévisés.
En plus de leur fausseté, ces contenus nourrissent aussi une polarisation accrue des publics, estime Adama Sow. Les supporters se retrouvent plus facilement enfermés dans des logiques de camps opposés, où l’émotion prend le pas sur les faits. « Au fond, il ne s’agit plus uniquement d’une compétition sportive. Il s’agit aussi d’une compétition de récits », résume-t-il.
Cet échantillon analysé par Ouestaf News ne prétend pas à l’exhaustivité, mais il met en évidence la présence marquée de contenus générés ou trompeurs pendant la compétition.
Au-delà des polémiques sportives, cette enquête montre surtout comment, à travers ces contenus manipulés, la désinformation s’invite désormais dans des événements sportifs majeurs. Et parfois, elle installe le doute bien après le coup de sifflet final.
FD-HD/is/ts
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