Ce que la guerre en Ukraine signifie pour l’Afrique (Libre opinion)

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Aïchatou Mindaoudou, ancienne ministre des Affaires étrangères du Niger

Par Aïchatou Mindaoudou*

Jusqu’au quatrième trimestre de l’année 2020, la croissance économique de l’Afrique – malgré des déséquilibres et de nombreux défis systémiques parmi lesquels la pauvreté et le chômage des jeunes – se démarquait comme la deuxième plus rapide au monde, après celle de l’Asie. La pandémie de COVID-19 est malheureusement venue ralentir la croissance, risquant d’entraîner un recul de plusieurs années par rapport aux progrès économiques et sociaux accomplis. Difficulté supplémentaire, au moment même où la pandémie commençait à s’atténuer, permettant au continent d’œuvrer pour sa reprise face à sa première récession depuis 25 ans, la guerre en Ukraine a débuté.

Le conflit provoqué par l’invasion russe du 24 février 2022 ajoute aux défis et sources de tensions que connaît déjà l’Afrique. Certains sont de nature économique, notamment la dette des pays à revenu faible, ou encore la dépendance excessive aux exportations de matières premières. L’instabilité politique et le terrorisme demeurent une menace en plusieurs endroits du continent : le Sahel, la région du Lac Tchad, l’Afrique de l’Est et, plus récemment, la côte ouest-africaine. Dans le domaine de l’environnement, l’Afrique peine aussi à faire face aux effets redoutables du changement climatique et de l’insécurité alimentaire.

C’est dans ce contexte que la guerre russo-ukrainienne est venue intensifier les pressions socio-économiques en Afrique. La dépendance alimentaire extérieure de nombreux pays africains et les hausses des prix mondiaux de produits agricoles et énergétiques, brutalement engendrées par le conflit, accentuent la vulnérabilité des plus pauvres. La nette diminution des importations de céréales en provenance d’Ukraine a aggravé l’insécurité alimentaire dans de nombreuses régions. Une situation qui menace d’exacerber un certain nombre de conflits dans la Corne de l’Afrique ainsi qu’au Sahel, et risque d’affaiblir les perspectives africaines d’accomplissement des Objectifs de développement durable (ODD) pour 2030.

Une autre conséquence de la guerre en Ukraine réside dans un changement de paradigme quant au regard que portent les Africains sur le reste du monde. L’opinion africaine prend de plus en plus conscience de la différence entre, d’un côté, les ressources que les partenaires internationaux allouent à la lutte contre la famine, l’insécurité et le Covid-19, et de l’autre celles qu’ils mobilisent pour soutenir l’Ukraine. Aujourd’hui, de nombreux gouvernements africains montrent une réelle volonté de travailler avec de nouveaux partenaires comme la Chine. Cette approche est justifiée par le besoin d’une meilleure défense de leurs intérêts nationaux et par l’établissement d’une coopération plus équilibrée au niveau international.

Par conséquent, une vision commune aux médias et réseaux sociaux africains consiste à considérer que « cette guerre n’est pas la nôtre », une perception que l’on retrouve dans les positions internationales de nombreux gouvernements d’Afrique. Le 2 mars, lorsque l’Assemblée générale des Nations Unies a largement voté la condamnation de l’invasion russe en Ukraine, les États africains ont représenté près de la moitié des 35 abstentions.

Cette crise géopolitique au cœur de l’Europe représente pour l’Afrique une opportunité de réduire sa dépendance aux importations alimentaires en dehors du continent. Les dirigeants politiques africains mettent aujourd’hui en œuvre et renforcent plusieurs réponses régionales sous l’égide d’initiatives et d’organisations telles que la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca), la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), ou encore la Banque africaine de développement (Bad). Plusieurs programmes nationaux et régionaux entendent par ailleurs réduire l’impact de l’inflation croissante des prix alimentaires, et soutenir la production locale.

Les États africains déploient de plus en plus de politiques et programmes de développement national au travers de partenariats avec notamment la BAD et l’ONU. Nombre de ces pays se concentrent par exemple sur la production locale de pétrole et de gaz, les énergies renouvelables, les capacités manufacturières locales, ou encore l’emploi des jeunes.

En dépit des défis énormes à relever, les populations d’Afrique déroulent des réponses efficaces devant les menaces sanitaires telles que le Covid-19, le virus Ebola et le choléra, comme face aux crises humanitaires nées des catastrophes naturelles, des conflits violents et des famines.

Il incombe désormais aux dirigeants africains d’améliorer la gouvernance, de favoriser la production et la consommation des produits locaux, de renforcer les axes de coopération entre pays, etc. Le courage politique, soutenu par la majorité des populations, pourrait alors être un accélérateur de cette dynamique intra-africaine face aux effets de la guerre russo-ukrainienne.

L’Afrique doit plus largement œuvrer pour la gestion de l’impact du changement climatique, en se concentrant sur la sécurité alimentaire, l’amélioration de la nutrition, la protection sociale, la durabilité environnementale, et la résilience face aux chocs. Pour ce faire, la région a fait de l’accès à une énergie durable pour tous, ainsi que de la restauration d’un milliard d’hectares de terres dégradées, une priorité majeure d’ici 2030.

Nombre d’Africains sont convaincus que la résolution de la guerre en Ukraine n’est pas leur problème. Malheureusement, l’incapacité à rétablir la paix, ainsi qu’à mettre un terme aux perturbations des approvisionnements alimentaires et énergétiques, ne pourra qu’entraîner davantage d’instabilité politique et de tensions sociales dans la région, ce qui en retour mettra à mal les chances de l’Afrique de tracer sa propre trajectoire vers un avenir plus prospère et plus durable.

*Aïchatou Mindaoudou a été ministre des Affaires étrangères du Niger.

Publié avec l’aimable accord de www.project-syndicate.org

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