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Combats pour la libération de l’Afrique : arrêter la duplicité (Libre opinion)

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Par Farida Bemba Nabourema*  

Notre continent fait face aujourd’hui à une contradiction morale profonde dont l’existence, bien que manifeste, semble être continuellement ignorée. Elle se manifeste chez nombre de celles et ceux qui, dans leurs discours publics, se présentent comme défenseurs des peuples mais qui, dans l’ombre ou à demi-mot, s’acoquinent avec des régimes despotiques, tyranniques et corrompus. 

Cette duplicité que j’ai constatée chez plusieurs figures politiques et « intellectuelles » africaines n’est pas seulement dérangeante mais foncièrement immorale.

Lorsque l’on dénonce cette dissonance entre les discours et les alliances, certains cherchent à la justifier par un argument fallacieux : « ce n’est pas parce qu’ils luttent pour les peuples qu’ils ne peuvent pas vendre leurs compétences à des États qui les sollicitent ». Or, cet argument est non seulement vide de toute éthique, mais profondément dangereux pour l’élévation morale de nos sociétés.

Il faut rappeler que le Président Sylvanus Olympio fut assassiné, entre autres aussi parce qu’il avait refusé d’intégrer dans la gendarmerie togolaise les soldats de l’armée coloniale française, du moins selon la version de ses meurtriers. Ce que beaucoup ignorent est qu’il ne s’agissait pas d’un simple refus administratif de Sylvanus Olympio mais d’un acte profondément éthique et politique. Olympio ne souhaitait pas que la sécurité du jeune Togo soit entre les mains d’hommes formés par les colons pour réprimer, massacrer et terroriser les peuples qui, comme les Togolais, réclamaient leur liberté. 

Ces soldats avaient combattu en Indochine, en Algérie, au Cameroun, au Soudan français. Ils avaient été dressés pour écraser les aspirations des peuples colonisés et ont combattu dans les rangs de la France contre d’autres peuples d’Afrique et d’Asie qui comme les Togolais réclamaient leurs indépendances. Le refus de leur intégration dans la gendarmerie nationale du Togo indépendant n’était pas un caprice, mais un geste de fidélité à un idéal : celui de construire un État libéré de l’héritage militaire colonial et un continent souverain.

Par ailleurs, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de personnes furent jugées non pas pour avoir donné des ordres, mais simplement pour avoir participé au fonctionnement logistique du régime nazi. Certains n’étaient que des clercs, des comptables, des coursiers, des techniciens. Pourtant, leur implication fut jugée suffisante pour engager leur responsabilité morale. La justice humaine, dans ce qu’elle a de plus universel, a ainsi posé un principe fondamental : il ne suffit pas de ne pas tuer pour ne pas être complice du crime ; il suffit d’y participer.

Depuis neuf ans, je vis et travaille sur le continent africain dans le secteur du développement, du désarmement et de la prévention des conflits. À maintes reprises, des opportunités professionnelles se sont présentées à moi, émanant de gouvernements dont je récuse l’autorité, car fondée sur la violence, la fraude et l’oppression. Je les ai systématiquement écartées non pas par orgueil, mais par devoir.

Travailler avec un régime qui martyrise son peuple reviendrait à trahir mes principes et à me rendre complice des abus que je combats. Ce serait une négation de mon engagement et une violation de mon éthique. 

Il est donc profondément indécent de nous demander de faire abstraction de ces alliances troubles sous prétexte que certains de leurs auteurs possèdent une compétence technique. Une compétence déployée au service de l’injustice ne saurait être neutre. Elle est un instrument d’oppression, tout comme l’arme ou la censure.

Cette complaisance intellectuelle et morale nourrit la confusion dans nos sociétés et permet aux imposteurs de se dissimuler derrière le vernis de l’expertise. Elle affaiblit la confiance du peuple dans ses élites en créant l’impression que tout militant est un opportuniste, toute lutte une mascarade et toute indignation un calcul. C’est inadmissible et cela doit être dénoncé avec vigueur.

Nous, militants, intellectuels et leaders d’opinions africains devons avec urgence et rigueur, redéfinir les fondements moraux de notre engagement politique et social. Nous devons revendiquer un militantisme enraciné dans l’éthique, nourri par la cohérence entre les paroles et les actes. Et, nous devons proclamer haut et fort qu’aucune personne qui opprime un peuple africain, où que ce soit sur notre continent, ne peut prétendre à l’indulgence ou au silence de l’Afrique entière.

Je ne travaillerai jamais pour un dictateur. Et je dénoncerai toujours, sans relâche, celles et ceux qui prétendent œuvrer pour les peuples tout en se mettant au service de ceux qui écrasent d’autres peuples, car il n’y a pas de neutralité possible entre l’oppresseur et l’opprimé. Il n’y a que le choix de la justice, ou celui de la complicité.

*Farida Bemba Nabourema, est une militante togolaise des droits humains, qui se présente elle-même comme une « citoyenne africaine ».


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