De la pandémie aux nouvelles solidarités Nord-Sud : un chemin de croix sans gouvernance multipolaire (Libre opinion) `

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Le Covid-19 est une crise de l'anthropocène, selon Dr Abdourahmane Ndiaye. Image/RTI

Quels liens entre le Covid-19 et le consumérisme ? Entre la riposte au Covid-19 et l’économie sociale et solidaire. Pour le Pr Abdourahmane Ndiaye de l’Institut universitaire de Technologie, Bordeaux Montaigne, des liens existent. Des liens à trouver dans ce qu’il nomme la « crise de l’anthropocène ». Au delà de la simple crise sanitaire, il va falloir, si le monde veut éviter le pire et se réinventer dans l’après Covid-19, s’interroger sur (et s’intéresser aux) rapports de l’Homme avec la nature et son environnement, malmenés par un consumérisme sans limites. Le sauvetage du monde est à ce prix. Pour l’Afrique, et pour peu qu’elle veuille prendre son destin en main, se présente une bonne occasion d’opérer des ruptures plaide l’universitaire.

Par Abdourahmane Ndiaye*

À l’heure où les économies capitalistes avancées (États-Unis d’Amérique, Europe) vacillent face à la pandémie du Covid-19, certaines voix, s’élèvent pour affirmer avec conviction qu’« il revient à l’Afrique de prendre l’initiative politique en proposant une feuille de route à la communauté internationale, plutôt que de l’attendre…. ».

Cette audacieuse proposition qui aurait semblé relever d’une provocation pure et simple et classée sans suite comme rhétorique, a dans le contexte de la pandémie, une résonance particulière. Ce fléau est certainement la conséquence de l’exploitation irraisonnée des ressources naturelles pour alimenter les modes de vie et d’habiter et surtout le consumérisme sans retenue des pays de la Triade, emboîtés par les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

Le consumérisme, moteur du bonheur selon l’orthodoxie, est défini comme un mode de consommation individualiste, dépendant du marché, quantitativement insatiable, envahissant, hédoniste, axé sur la nouveauté et faisant usage des signes autant que des choses. Dans la vision d’une société de consommation de masse et du consumérisme débridé, la croissance et son corollaire, le productivisme sont perçus comme les principaux leviers du progrès social. Pourtant, ils opèrent en facteurs de fragilités des écosystèmes biologiques et sociaux.

Or, il faut, au risque de provoquer d’autres crises de cette ampleur, sortir du consumérisme. La crise à laquelle nous assistons est celle de l’Anthropocène, l’ère géologique actuelle, qui signifie littéralement « l’âge de l’Homme ».Elle est caractérisée par des signes visibles de l’impact de l’être humain sur son environnement, en particulier sur le climat et la biosphère. Nous savons qu’elle résulte davantage des modes de vie insolents des pays « développés », de la dévastation de la biodiversité et de la réduction de l’habitat naturel d’espèces vivantes non humaines.

Nul ne sera épargné des effets d’une crise climatique d’ampleur. La pandémie démontre la nécessité radicale de changer notre rapport à l’écologie, la surconsommation,les excès économiques et industriels, en somme notre rapport au monde, qui nous exhorte à sortir de l’équation fausse « davantage de croissance et de consommation, c’est davantage de bonheur ! ».

Cependant, en conformité avec le slogan « penser global, agir local », les conséquences des crises écologiques globales se manifestent au niveau des territoires et appellent des réponses locales.

Les territoires sont compris ici comme « un ensemble de relations non seulement fonctionnelles (d’échanges et de production), mais hiérarchiques (de domination) et sociales (de cohésion, de confiance réciproque, de coopération, d’appartenance) », selon la formule de l’économiste italien, spécialiste du développement territorial et urbain Roberto Camagni.

C’est ce qui justifie la reterritorialisation des solutions envisagées aux questions environnementales. Outre les coûts générés par la production des biens alimentaires sur l’environnement en termes d’émission de gaz à effet de serre, bilan carbone, perte de biodiversité et destruction de la nature, nous mesurons de plus en plus les effets néfastes de la recherche de la croissance sur la santé et le métabolisme social.

Dans une perspective de développement local soutenable, la démarche de construction « éco-soutenable » du territoire est nécessairement « anthropo-biocentrique », c’est-à-dire tournée vers les besoins des hommes et le respect des équilibres de leur milieu.

C’est ainsi que les premières tentatives concrètes de sortie du consumérisme ont privilégié les circuits courts de proximité et de nouvelles formes de coopération territoriale telles que les FabLabs, les pôles territoriaux de coopération économique, les plateformes de solutions, les réseaux alimentaires ouverts (Open food network), les projets alimentaires de territoires, sans parler du déploiement solidaire exemplaire et spontané dans la confection des masques, durant le temps du confinement.

Malgré la très forte perturbation des chaînes d’approvisionnement alimentaire mondiales, les circuits courts ont pu contribuer à assurer l’alimentation correcte des consommateurs. Au vu du répertoire riche en innovations sociales et organisationnelles de l’économie sociale et solidaire(ESS) dans tous les secteurs de la vie économique, sociale et politique, les circuits courts sont aujourd’hui analysés comme des « communs ».

Plus qu’un acteur discret de réponse aux crises, il est temps de passer à la vitesse supérieure qui est celle de la transformation sociale.Pour cela, les acteurs de l’économie sociale et solidaire doivent déserter leur posture d’amortisseurs des dégâts du néolibéralisme. Sur les perspectives de l’ESS, ce ne sont pas les idées qui font défaut, mais plutôt les débouchés politiques susceptibles de porter de telles alternatives.

Or, en clouant au sol les flottes aériennes et les autres moyens de transport des produits alimentaires, la pandémie a exacerbé les limites et ambiguïtés du modèle de l’économie sociale et solidaire. Il est certes indéniable que son apport a été décisif et salutaire. Son manque d’ambition de transformation radicale de la société fait que l’adaptation au système (réformisme et adaptabilité) l’emporte sur l’adaptation du système (alternative radicale).

La question alimentaire telle que soulevée dans le contexte du Covid-19, remet au goût du jour le débat « suranné » achoppant sur le choix du modèle alimentaire entre autosuffisance alimentaire et sécurité alimentaire. Les gouvernements des pays « développés » tels que la France, conseillés par leurs organismes de recherche ont fini par être convaincus de la supériorité de la sécurité alimentaire, qui met l’emphase sur le commerce international des produits alimentaires.

L’essentiel dans le schéma de la sécurité alimentaire est d’avoir de la nourriture en quantité et en qualité suffisantes, sans tenir compte de sa provenance. Cette croyance était soutenue par le fait que la plupart des pays « développés » étaient exportateurs nets de produits alimentaires et notamment dans leurs échanges commerciaux avec l’Afrique.

Les débats sur la souveraineté alimentaire qui ont pris de l’ampleur durant les années 1990 ont intéressé à la marge les Européens, puisque la question avait été tranchée depuis la fin des années 1950, avec la mise en place de la politique agricole commune (PAC). La PAC n’a pas manqué d’avoir des conséquences dramatiques sur la constitution et la consolidation des systèmes alimentaires locaux en Afrique. Les marchés alimentaires africains sont inondés par des produits européens et entravent toute velléité de construction de solidarités entre Africains.

Les Accords de partenariat économique qui constituent un des instruments de mise en œuvre de la PAC forment un goulot d’étranglement considérable au projet de transformations structurelles des pays d’Afrique. Selon Jacques Berthelot, « la fuite en avant de l’Union européenne dans des Accords de libre-échange atteint son summum de l’absurdité en les imposant à l’Afrique de l’Ouest dont le PIB par tête est vingt-et-une fois inférieur au sien ». Cet Accord de ‘Partenariat’ Économique (APE) lui ferait perdre 76 % de ses recettes douanières sur ses importations de l’Union européenne et entraînerait une forte montée du chômage par la perte de compétitivité de ses entreprises. La poursuite de ces négociations risque fort de faire voler en éclats les résultats engrangés par les 13 États d’Afrique de l’Ouest dans leur processus d’intégration économique entamé depuis le lendemain des indépendances.

En filigrane, pointe la question des inégalités Nord-Sud. Centrales dans les préoccupations des économistes du développement jusqu’au milieu des années 2000, les inégalités de richesses et de « développement » entre les pays du Nord et ceux du Sud sont progressivement devenues des angles morts de la littérature, à l’exception notable des grandes kermesses (G8, Assemblées générales Fonds monétaire international et Banque mondiale,OCDE, G20, Davos, etc.), d’où ressortent des listes à la Prévert de pétitions de principes et de vœux pieux.

D’abord parce que les chaires spécialisées dans le développement ont quasiment toutes disparu. Les rares qui ont survécu ont repositionné leurs programmes de recherche et d’enseignement sur les problématiques de genre et de soutenabilité.

La disparition des chaires n’est pas fortuite, elle a été favorisée par les programmations et les financements ciblés de la recherche scientifique publique. Cette disparition a eu un impact sur la poursuite du développement des connaissances sur les inégalités Nord-Sud et les manières de les faire reculer. Même dans la société civile, les associations engagées dans le travail de vulgarisation et de plaidoyer sur les inégalités Nord-Sud et l’éducation au développement se sont repositionnées sur les thématiques des Agendas 21 locaux,la participation habitante, les Objectifs de développement durable (ODD) et les solidarités de proximité. Ce n’est pas forcément par conviction, mais ces entrées permettent de capter les subsides. Les évocations des solidarités à bâtir sont devenues une rhétorique peu suivie d’effets, puisque sans moyens adaptés et suffisants. Or à trop agir local, on finit par penser local !

Ce phénomène, que Serge Latouche considère comme du « localisme » et que Bernard Pecqueur a nommé le « tournant territorial »,fait que le global devient un alibi lointain. N’est-on pas entrés dans l’ère du « Near isbeautiful » ? Les questions sur les solidarités au long courssont rendues caduques par celles de la proximité, du coût carbone des activités économiques, des zones économiques et des zones monétaires optimales.C’est ainsi que l’on est passé sans sourciller du commerce équitable Nord-Sud au commerce équitable Nord-Nord, au nom de l’urgence climatique.Il n’est pas ici fait l’apologie du commerce équitable, mais force est de reconnaître que dans ses ambitions initiales, il cherchait à réduire les inégalités nord-sud au travers du commerce international.

Faire de celui-ci, par le truchement du juste prix, un canal de transmission de solidarités au long cours,les consommateurs du Nord, subventionnant les petits producteurs du Sud. Le facteur significatif de la montée en puissance de leur notoriété, leur entrée dans la grande distribution sera aussi la variable décisive de leur contestation.Loin d’avoir les avantages qu’on lui prête habituellement dans la littérature, le commerce équitable contribue à reproduire les mécanismes du système du commerce international conventionnel. Il marginalise les pays les plus pauvres et ceux qui dépendent le plus du commerce des produits primaires. Ses gains financiers moyens sont très faibles et vont aux groupes les plus riches,le surcoût payé par les consommateurs du Nord reste confisqué au Nord.La disparition des questions des solidarités au long cours n’est donc pas liée à la pandémie, même si cette dernière en constitue un révélateur inattendu.

Par ailleurs, la résurrection de cette question des solidarités Nord-Sud,réitérée par le président Emmanuel Macron lors de son adresse à la nation du 13-04-2020, véhicule une vision misérabiliste qui n’est pas à l’avantage des Africains. D’ailleurs, ils devraient prendre très au sérieux la mise en garde bien documentée et faite par un « insider »sur les effets tétanisants de l’aide.

L’Afrique, hormis, quelques voix minoritaires, n’a pas souhaité être accompagnée durant cette épreuve et heureusement pour elle. Pour l’heure, elle s’en sort mieux que tous les autres ! Mais les représentations négatives sur l’Afrique ont la vie dure. Elles sont tellement ancrées qu’on ne prend même plus la peine de regarder la réalité. Et quand la réalité va à rebours des représentations de l’« occidentalisation du monde », on procède à des projections qui débouchent sur les crises africaines en sursis.

En se projetant dans le futur, on peut travestir la réalité des représentations. Même si le continent s’en sort mieux que tous les autres, il faut trouver le moyen de prédire une catastrophe pour mettre en branle les moteurs de la domination et de la soumission ou tenter d’en faire un cobaye pour des protocoles médicaux en cours d’homologation. Tout sauf admettre que l’Afrique s’en sort seule face à la pandémie Covid-19. Tout, aussi, pour garder la main sur les ressources africaines et sa souveraineté. Il n’est pas acceptable que les autorités françaises continuent de maintenir le double langage. D’un côté, on annonce dans un moment solennel, avec beaucoup de pathos qu’il faut aider les Africains et d’un autre côté, continuer à armer la Commission européenne et à soutenir ses missions qui détruisent les efforts d’intégration économique et de la renaissance africaine.

Actuellement, le narratif qui s’officialise est celui qui prétend qu’il n’y aura probablement pas de catastrophe sanitaire en Afrique mais par contre, les Africains feront face à une crise économique et surtout alimentaire aigüe. Toujours la même image misérabiliste qu’on se plaît à véhiculer pour pouvoir se projeter en nouveaux bons samaritains !

A la date du 5 mai 2020, la maladie a touché plus de 180 pays et territoires dans le monde. Le nombre de personnes infectées à l’échelle mondiale est estimé à plus de 3,7 millions et près de 260.000 en sont décédées, dont plus de 70.000 aux États-Unis. L’Europe enregistre aujourd’hui plus 871 000 cas de contamination et plus de 140.000 morts.

Quant à l’Afrique, elle recense 47 581 cas de contaminations confirmés et plus de 1 862 décès.

Environ la moitié de la population mondiale est confinée et avec elle, un arrêt partiel de secteurs économiques entiers tels que l’hôtellerie, la restauration, les transports, les spectacles, le tourisme, etc. Cet arrêt brutal de l’activité économique prédit l’arrivée imminente d’une crise économique d’ampleur et de profondeur inconnues jusqu’alors. Cette crise annoncée risque d’impacter sévèrement les centres de la Triade, convertis au consumérisme depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Même s’ils pensent que ce sont les Africains qui trinqueront.

Au vu de ce bilan, l’on peut se poser la question de savoir, qui des USA, de l’Europe et de l’Afrique a le plus besoin d’aide et de solidarité à l’horizon d’ici et non des projections fantaisistes qui n’ont pas su anticiper une telle catastrophe, même après la déclaration de la pandémie à Wuhan.Dans ce moment crucial, où l’on pouvait espérer une forte gouvernance mondiale, celle-ci a fait terriblement défaut comme jamais.

Chaque pays, selon ses moyens scientifiques, techniques, sanitaires, sociaux et politiques a trouvé sa voie contre la pandémie du Covid-19. Mais nous retenons comme leçon que nous habitons la même planète terre, ce qui lie peu ou prou nos destinées. La pandémie du Covid-19 a montré les limites de nos modes de vie et de nos modes d’habiter, mais aussi et surtout de nos modes de gouverner.

Reste maintenant à l’Afrique d’oser, enfin, prendre sa destinée en main et montrer la voie.

*Abdourahmane Ndiaye est Maître de conférences, en aménagement du territoire et urbanisme, à l’Institut Universitaire de Technologie, Bordeaux Montaigne

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