Démocratie en Afrique de l’ouest : panne sèche !

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Modification des textes, refus de quitter le pouvoir, coups d’Etat militaires...de la Guinée au Mali, en passant par le Bénin, le Togo, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, la démocratie est en peine dans la sous-région./Photo montage Ouestaf News.

Ouestafnews – Chefs d’Etat qui s’accrochent au pouvoir, coups d’Etat militaires, élections contestées, manifestations de rue, répression, violence, arrestations arbitraires, etc., voilà le tableau qui caractérise aujourd’hui nombre de pays ouest africains. La démocratie y est en peine. En panne disent certains. Ballottée entre la gouvernance chaotique des élites politiques et les aspirations démocratiques des peuples, la région cherche son salut. Surtout dans sa partie francophone.

La démocratie est-elle en crise en Afrique de l’Ouest ? Du Sénégal au Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire au Togo en passant par la Guinée, le Mali ou le Bénin, elle ne fonctionne pas toujours comme souhaité. Un peu partout, persistent les foyers de tension nés de la violation des principes du « pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple ».

Les derniers coups d’Etat au Mali (août 2020) et en Guinée (septembre 2021) en sont la preuve : la démocratie là où elle ne stagne pas, recule tout simplement.  

Pourtant le sommet franco-africain de la Baule (France) sous les auspices du président François Mitterrand en juin 1990 avait suscité beaucoup d’espoir et ouvert l’espace politique dans nombre de pays de la sous-région. Les « Conférences nationales » qui en ont découlé sur le continent ressemblent désormais plus à une parenthèse qu’à un véritable ancrage démocratique.

« Pouvons-nous parler de démocratie en Afrique de l’Ouest ? Et si nous parlions plutôt d’un processus de démocratisation ? », argumente le politologue Mohamed Madi Djabakaté, directeur-fondateur du Centre pour la gouvernance démocratique et la prévention des crises (C.G.D.P.C) au Togo.

Une démocratie, ce n’est pas de l’incantation à longueur d’année, selon ce chercheur, auteur de plusieurs ouvrages dont « L’autorité électorale à l’épreuve de l’alternance démocratique au sommet de l’Etat » publié en 2015,

Régression

Il est vrai qu’au-delà des discours, nombre de pays de la sous-région, après cette parenthèse des années 90, semblent entamer un mouvement à reculons. Le Bénin, pourtant pionnier dans le processus de démocratisation des pays africains post-Baule, est devenu un archétype de la régression démocratique en Afrique de l’Ouest.

Arrivé au pouvoir en avril 2016 par la voie des urnes, le président Patrice Talon s’est attaché depuis, avec méthode, à verrouiller les voies d’accès à la présidence de son pays. Par la loi et les forces de sécurité, il a facilité sa réélection en avril 2021 en jetant en prison ou en poussant à l’exil tous ses adversaires potentiels. Il avait promis de faire un mandat. Il en est à son deuxième.

« L’enracinement d’une démocratie exige des acteurs politiques l’appropriation de valeurs comme le sens de l’Etat, l’amour de la patrie, l’intégrité et la probité, la bonne gouvernance, la justice et l’équité…», souligne le directeur du C.G.D.P.C interrogé par Ouestaf News.

L’absence de volonté pour faire prévaloir l’intérêt général chez les acteurs politiques a déclenché et continue de déclencher des crises multiformes dans presque tous les pays ouest-africains.

En Côte d’Ivoire, la crise post-électorale de 2010-2011, qui a opposé le président sortant de l’époque Laurent Gbagbo qui refusait de quitter le pouvoir et son rival Alassane Ouattara, installé au pouvoir depuis,  a fait plus de 3 000 morts selon des sources officielles. Dix ans plus tôt, des violences sur fond de belligérance identitaire, avaient aussi ensanglanté le pays.

« La démocratie dans cette région n’est pas seulement menacée, elle est au bord du gouffre », affirme le Dr Daouda Traoré, enseignant à l’Université des sciences juridiques et politiques de Bamako. Selon lui, la démocratie n’est ici qu’une « une coquille vide ( … ) qui vit de son seul nom ».

« Sans alternance, pas de démocratie »

Les événements dramatiques survenus en Guinée – de la réélection contestée de l’ex-Président Alpha Condé pour un troisième mandat en octobre 2020 jusqu’au coup d’Etat du 5 septembre 2021- reflètent bien cette agonie qu’évoque le chercheur malien.

En Guinée aujourd’hui, comme en Côte d’Ivoire hier et dans bien d’autres pays, se pose depuis des décennies la question de l’alternance pacifique au sommet de l’Etat. Or « on l’oublie trop souvent, tant qu’il n’y a pas d’alternance au sommet de l’Etat, on ne peut parler de démocratie », explique Dr Ibrahima Sangho président de l’Observatoire des élections et la bonne gouvernance au Mali. Il rappelle que la démocratie « suppose que les forces armées et de sécurité se soumettent au pouvoir civil, ce qui n’est le cas aujourd’hui ni auMali ni en Guinée, par exemple ».

En service au ministère togolais des Affaires étrangères, la diplomate Tifoumnaka Koubodena veut bien relativiser le pessimisme ambiant. « On peut croire que la démocratie est réduite aux élections et au contrôle du pouvoir, mais il faut nuancer ». Pour la diplomate togolaise qui vit dans un pays dirigé par une seule famille depuis l’arrivée au pouvoir de Gnassingbé Eyadéma en 1963, « si dans certains pays la situation est inquiétante, il y a des progrès dans d’autres ».

Il est vrai que dans ce panorama sombre, le Cap Vert constitue une lueur d’espoir et offre une bouffée d’oxygène à une région mal en point. Indépendant depuis 1975, l’Archipel s’est habitué aux alternances, sans grand bruit.

Dans les pays anglophones, Nigeria, Ghana, Liberia, Sierra Leone, et Gambie, si l’alternance semble acquise, le jeu démocratique n’est pas encore partout totalement apaisée et les modes de gouvernance  pas toujours des plus méritoires.

Hors de ce petit lot, ailleurs, et surtout chez les francophones, les élections sont souvent sources de contentieux qui mettent le feu partout. Le caractère systématique de leur contestation dans l’espace ouest-africain a pris des allures de guérillas politiques et judiciaires. Une évolution qui laisse à penser que, finalement, l’idéal démocratique se limiterait à l’organisation d’élections à intervalles réguliers sans garantie de leur bonne tenue, et encore moins de leur crédibilité.

Même le Sénégal, souvent présenté comme « modèle » a connu ses déboires en 2011, avant de se ressaisir de justesse. Et à deux ans d’une présidentielle très attendue, le climat politique y est pollué par un interminable débat sur un éventuel « 3è mandat » du président Macky Sall. De quoi renforcer la théorie d’un essoufflement de la démocratie dans l’ensemble ouest-africain. Une démocratie à sauver ou à réinventer.

MD/ts

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