Démocratie : l’impasse togolaise

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2015
Gnassingbé père (gauche), Gnassingbé fils (droite) à la tête du Togo depuis un demi-siècle./Photo-montage-Ouestaf News.

Ouestafnews (en collaboration avec Alternative Togo) – Seul pays en Afrique de l’Ouest à ne pas avoir connu d’alternance depuis plus d’un demi-siècle, le Togo constitue, à tout point de vue, une curiosité démocratique et un cas d’école. Une dynastie de fait, celle des Gnassingbe, s’est installée dans le pays : trente-huit ans pour le père, mort au pouvoir et dix-sept déjà pour le fils qui lui a succédé en 2005. L’alternance à la tête de l’Etat, le Togo ne connaît pas. Curieux.

Le Togo a été cité en juin dernier, avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal, parmi les trois pays de l’Afrique de l’Ouest qui se sont opposés à l’amendement du Protocole A/SP/12/01 sur la démocratie et la bonne gouvernance additionnel au Protocole relatif au mécanisme de prévention, de gestion, de règlement des conflits, de maintien de la paix et la sécurité de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao, 15 pays). L’idée de cette révision avait été soumise aux ministres des Affaires étrangères de l’organisation sous-régionale à leur réunion tenue à Accra au Ghana, avec pour but de limiter à deux le nombre de mandats dans tous ses pays membres. Le Togo s’était déjà illustré une première fois aux côtés de la Gambie, en mai 2015 dans la capitale ghanéenne, avec le rejet d’une tentative similaire.

S’il a opté – sur le papier – pour la démocratie comme régime politique, le pays est curieusement régenté depuis plus d’un demi-siècle par une seule famille. Après 38 ans sans discontinu au pouvoir pour Eyadema, son fils Faure Gnassingbé lui a succédé en avril 2005 et en est déjà à 17 ans. A son 4e mandat successif depuis la présidentielle du 22 février 2020 après un second acquis en 2010 et un troisième en 2015 dans la contestation, la Constitution modifiée le 9 mai 2019, conformément aux recommandations de l’Accord politique global (APG) du 20 août 2006, lui en offre l’opportunité. La limitation des mandats, introduite dans la Constitution adoptée par référendum le 27 octobre 1992, a été sautée dans la mouture du 31 décembre 2002 suite à une modification à l’Assemblée nationale avant d’y être réintroduite en mai 2019. Mais le compteur des mandats lui est remis à zéro. De fait, l’alternance tant réclamée par une partie de la population est sans cesse repoussée aux calendes grecques. Aucune lueur ne point à l’horizon et la démocratie se retrouve dans l’impasse.

Des raisons de l’échec de l’alternance

Président de la Convergence patriotique panafricaine (CPP), un parti de l’opposition togolaise, Adrien Béléki Akouété identifie plusieurs raisons à cette absence d’alternance au sommet de l’Etat togolais depuis l’indépendance. Il cite, entre autres, le foisonnement des partis politiques et associations qui se combattent, les querelles de clocher entre opposants, les calculs politiciens, la fragilisation de l’opposition, etc. Une manière pour lui de souligner la responsabilité de l’opposition dans l’échec de l’alternance. « Les partis se sont affaiblis et se jettent dans des contradictions incroyables », concède M. Akouete, reprochant aux formations politiques de ne pas donner « une vision claire au peuple ».

Pourtant au début des années 90, la transition politique décrétée par la Conférence nationale souveraine (8 juillet – 28 août 1991) à la suite des manifestations de réclamation de la démocratie qui scellait la fin du parti unique, le Rassemblement du peuple togolais est caractérisée essentiellement par la limitation des pouvoirs du Chef de l’Etat et la mise en place d’un gouvernement de transition d’une durée d’un an conduit par un Premier ministre aux pouvoirs renforcés issu des rangs de l’opposition, Me Joseph Kokou Koffigoh, avait donné une opportunité de taille. Elle s’est soldée par un échec, sa fin décrétée en 1993 par Eyadema qui usa de manœuvres de paralysie de ses différentes institutions et reprit ses pleins pouvoirs, à la suite de l’élection présidentielle du 25 août 1993 dont il fut déclaré gagnant avec un score sans appel de 96,5 % des suffrages.

Nathaniel Olympio, patron du Parti des Togolais, regrette, lui, le « manque d’efficacité » de l’opposition dans ses actions, l’accuse d’être « engluée dans des orientations de lutte divergentes » et trouve même certains acteurs de « connivence avec le régime ». Il pointe également du doigt « la gestion décevante », par les leaders des partis, des mouvements populaires de revendication de l’alternance, conduisant à l’échec, comme ce fut le cas en 2017. Cette année-là, des manifestations populaires de taille initiées par le Parti national panafricain (PNP) et son leader Tikpi Atchadam, pour la première fois simultanément à Lomé et dans des villes à l’intérieur du pays ainsi que dans la diaspora, pour réclamer l’alternance au pouvoir et donc le départ de Faure Gnassingbé, avaient ébranlé le pouvoir en place.

Mais l’absence de démocratie et d’alternance au Togo, croit fermement l’opposant, est d’abord imputable au régime en place. « C’est avant tout le résultat d’une conception du pouvoir qui réfute toute notion de rotation au sommet de l’Etat », selon M. Olympio qui souligne la confiscation du pouvoir par le régime en place et la répression comme moyen de se maintenir au pouvoir. La famille régnante à Lomé y arrive grâce à « des soutiens à l’extérieur et à l’intérieur du pays ».

C’est une évidence, le socle le plus solide du pouvoir au Togo, depuis 55 ans, c’est l’armée. Omniprésente sur le terrain politique malgré son caractère apolitique et républicain affirmé dans les textes, la grande muette est souvent requise pour mater la contestation. Comme en avril 2005 où elle a été au centre d’une répression farouche des populations civiles soldée par un demi-millier de morts, selon un rapport des Nations Unies.

D’autres facteurs, selon les observateurs, expliquent aussi la longévité des Eyadema au pouvoir dont le dévoiement des élections, l’achat des consciences, la mise au pas des institutions de la République, l’instrumentalisation de la justice…

Au sein du parti au pouvoir, on réfute toutes ces accusations. Au contraire, on reproche à l’opposition de ne pas bien jouer son rôle. « On ne peut pas danser et s’apprécier à la fois et c’est le rôle de l’opposition de critiquer afin de permettre à ceux qui sont au pouvoir de se corriger (…). Mais si devant vous, il n’y a vraiment rien, c’est une situation dangereuse », contrattaquait feu le ministre de la Santé, Prof Charles Condi Agba. Président du Comité des Sages UNIR (Union pour la République), il s’exprimait devant ses militants le 14 avril 2022, lors du 12e anniversaire de la naissance de l’actuel parti au pouvoir, né sur les cendres du Rassemblement du peuple togolais (RPT). « Nous nous sommes rendus compte que l’opposition togolaise a abandonné, elle n’a pas d’autres arguments que cinquantenaire, cinquantenaire ! », lançait-il sous forme de pique à ses adversaires, qui usent à outrance de ce slogan pour faire allusion à la durée du régime au Togo.

Quid de la responsabilité citoyenne ? Activiste de la société civile proche de l’opposition, Fovi Katakou déplore pour sa part, entre autres causes, un « manque de culture politique » de la population exploité par le régime de Lomé et aussi son indifférence, qui peut prendre des allures de « renonciation » à la lutte.

« Le clan Gnassingbé aussi cherche par tous les moyens à maintenir les Togolais dans cet état psychologique d’indifférence, de résignation et de fatalisme », déplore ce militant jeté en prison en décembre 2021 pour « apologie de crime, crime et délits, incitations à la révolte contre l’autorité de l’Etat » à travers ses écrits sur les réseaux sociaux. Selon lui, le pouvoir des Eyadema arrive toujours à se maintenir en usant d’une grande « subtilité à travers ses différents canaux de communication. Il arrive toujours à entretenir la division, les diversions dans le rang des militants pro-démocratie ».

Les voies pour sortir de l’impasse ?

Au sein de l’opposition, il y en a qui voient en l’élection un problème plutôt qu’une solution. « L’élection est le premier facteur de division », croit l’opposant Nathaniel Olympio. Position curieuse, d’autant plus que les élections sont le moyen par excellence de dévolution du pouvoir en démocratie. Il reste vrai qu’au Togo, les élections n’ont jamais conduit à l’alternance, mais plutôt conduit à des crises politiques, parfois émaillées de mort d’homme.

Depuis les années 93 qui marquent la période des élections post-avènement de l’ère démocratique, le Togo a organisé une quinzaine de consultations dont notamment sept présidentielles qui se sont toutes soldées par la victoire du candidat du parti au pouvoir, donc l’échec de l’alternance. « Il faut réinventer la démocratie togolaise : repenser la vision et éviter de faire croire au peuple qu’il y aura un messie qui va le délivrer », pense Adrien Béliki Akouété, patron de la CPP.

Membre du Front citoyen Togo Debout (FCTD), une organisation de la société civile togolaise, Fovi Katakou pense qu’il faut « produire des discours alternatifs qui vont faire du citoyen un acteur de sa propre libération (…), déconstruire les schémas mentaux du système qui ont pris racine dans le psychisme des Togolais ». Pour cet activiste, le moment est venu d’abandonner « cette mauvaise culture qui consiste à détruire d’abord la méthode existante par [les] discours de diabolisation, de dénigrement avant de commencer par chercher la nouvelle à appliquer et les personnes pour l’exécuter ».

Avec son regard extérieur, le militant sénégalais des droits de l’Homme Alioune Tine a aussi sa recette pour le Togo : « éduquer, sensibiliser, informer de manière à partager le plus largement avec tous les segments de la société la culture de la démocratie, des droits humains et de l’Etat de droit. Ça facilite l’adhésion aux luttes pro-démocratie ». Il admet que « La lutte démocratique n’est pas facile dans le contexte togolais », mais qu’elle pourrait bien « aboutir au succès là où on ne l’attend pas ».

NYIDIKU Kwasi Agbenyo

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