Le cas Blaise Compaoré : la preuve d’une justice à la solde de l’exécutif ?

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Blaise Compaoré (droit) condamné à perpétuité dans l’assassinat de son prédécesseur Thomas Sankara, est entré et ressorti du pays sans être inquiété par la justice burkinabè.

Ouestafnews – Il est condamné à la perpétuité par contumace, à l’issue du procès relatif à l’assassinat de Thomas Sankara. Toutefois, l’ancien président du Burkina Faso, Blaise Compaoré a effectué un aller-retour entre Abidjan et Ouagadougou du 7 au 9 juillet 2022, sans être inquiété. Inacceptable, dénoncent des voix qui se sont élevées contre « l’impunité » et « la passivité » de la justice burkinabè dans l’exécution du mandat d’arrêt contre Blaise Compaoré.    

 « La justice burkinabè ne peut rien faire », dans le cadre de l’exécution du mandat d’arrêt contre l’ancien président Blaise Compaoré. Aveu d’impuissance mais aussi complainte de la part du secrétaire général du Syndicat des magistrats burkinabè, Diakalya Traoré.

Pour ce magistrat, il est du ressort de l’actuel président burkinabè, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba de donner son aval « pour l’exécution du mandat d’arrêt ». M. Traoré s’exprimait lors d’un panel en ligne organisé par Ouestaf News le 21 juillet 2022 sur le thème : « Systèmes judiciaires en Afrique de l’Ouest : vrai pouvoir ou bras armé de l’exécutif ».

En dehors du jugement par défaut et du mandat d’arrêt lancé contre Compaoré, Diakalya Traoré, reconnait qu’il n’y a pas eu d’acte concret de la part de la justice burkinabè. Parce que le cas Blaise Compaoré est devenu « une affaire d’Etat à Etat ».

L’ex-président Blaise Compaoré a dirigé le Burkina Faso de 1987 à 2014. Le 6 avril 2022, il a été condamné, par contumace, à la prison à vie par le tribunal militaire de Ouagadougou, reconnu coupable d’attentat à la sureté de l’Etat et complicité dans l’assassinat de son prédécesseur, Thomas Sankara en 1987. Ce, dernier arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 1983, a été tué par un commando le 15 octobre 1987 à 37 ans. Blaise Compaoré sera à son tour chassé du pouvoir et poussé à l’exil en Côte d’Ivoire.

Dans un communiqué publié le 7 juillet 2022, le Syndicat des magistrats avait exigé du président burkinabè de faire en sorte que « le caractère sacré des décisions de justice soit scrupuleusement respecté et que leurs exécutions soient assurées dans le respect strict des lois en vigueur ».

Pour le Front patriotique (FR) qui regroupe une vingtaine d’organisations de la société civile et de partis politiques, le président Compaoré devait être « immédiatement arrêté et conduit » en prison, conformément au verdict prononcé le 6 avril 2022 à l’issue du procès de l’assassinat de Thomas Sankara et de 12 de ses compagnons.

« Notre peuple déjà meurtri (…) par de longues années d’impunité, entretenu par le long règne de Blaise Compaoré ne saurait tolérer cette énième forfaiture », a estimé le Front dans une déclaration publiée le 7 juillet 2022, tout en indiquant qu’il est à craindre que « les dossiers emblématiques de crimes de sang » du régime Compaoré soient « définitivement enterrés ». 

Une affaire entre deux Etats

Si Blaise Compaoré est reparti sans être inquiété, « c’est parce que la politique et le militaire ont pris le dessus sur la légalité », avait souligné un des avocats de la famille Sankara, Me Bénéwendé Stanislas Sankara, dans un entretien avec Jeune Afrique publié le 8 juillet 2022. L’avocat estime que la venue de Blaise Compaoré au Burkina Faso est un « coup de force », une « forfaiture » et un « déni de justice ».

Le président actuel, Damiba, auteur d’un coup d’Etat le 24 janvier 2022 qui a renversé le président Roch Marc Christian Kaboré, avait souhaité réunir tous les anciens présidents du Burkina Faso encore vivants pour « accélérer la réconciliation nationale ». Il les avait également conviés à trouver ensemble une solution pour lutter contre les attaques terroristes qui frappent le Burkina depuis 2015. Mais tous avaient décliné l’invitation à la rencontre en présence de Blaise Compaoré sauf Jean-Baptiste Ouedraogo (1982-1983).

Cette visite de l’ancien président Compaoré s’est également faite dans « un contexte de régime exceptionnel » ou le président a tous « les pouvoirs », explique le magistrat Diakalya Traoré.

Après avoir déposé Marc Kaboré et placé Damiba au pouvoir, les putschistes ont mis en place le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR). Cette structure a justifié le coup de force par « l’incapacité du pouvoir » de Kaboré à lutter contre l’insécurité dans le pays.

Depuis 2015, le Burkina Faso est confronté à des attaques terroristes attribuées à des mouvements extrémistes liés à Al Qaïda. En raison de ces attaques, le pays a recensé près de deux millions de personnes déplacées internes à la date du 30 avril 2022, selon les chiffres du Conseil national de secours d’urgence et de réhabilitation (Conasur).

Pour le président de l’Ong basée au Bénin, Nouvelle Ethique, Joël Atayi-Guèdègbè, également intervenant au panel d’Ouestaf News, la justice burkinabè avait la possibilité de mettre en place une commission rogatoire pour entendre Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire où il jouit de la citoyenneté ivoirienne. 

L’ancien président avait « le devoir de se soumettre » à cette commission, estime le juriste béninois ; car cette procédure non accomplie qui a permis à Blaise Compaoré de prétexter n’avoir « jamais été interpellé par la justice burkinabè ».

Ce qu’il faut retenir, selon le secrétaire général des Syndicats burkinabè, est que la Côte d’Ivoire n’a pas « véritablement coopéré » dans ce dossier avec le Burkina Faso. Cette affaire était devenue un dossier « éminemment politique », soutient Diakalya Traoré.

Par ailleurs, il faut faire la distinction entre les prérogatives et compétences de la justice militaire et celle propres à la justice de droit commun, c’est-à-dire la justice civile, fait-il savoir. Au Burkina Faso, précise le magistrat Traoré, le tribunal militaire, « fortement impliqué dans la politique », n’est pas « véritablement indépendant » comparé à « la justice civile ». Celle-ci jouit d’une certaine indépendance grâce à une marge de manœuvre non négligeable.

ON/fd/ts

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