Le Sénégal a-t-il éradiqué la lèpre ? (Fact-checking)

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Les pavillons d'internement de malades de la lèpre construits dans les années 60 à Koutal, un des villages de reclassement social dans la région de Kaolack. Ils servent aujourd'hui de maison à des familles. Photo/Ouestafnews (2018)

Ouestafnews – Le président sénégalais Macky Sall a salué, lors d’un conseil des ministres,  « une performance notable » de son pays pour avoir éradiqué la lèpre depuis 2015 ». Qu’en est-il ?

L’annonce a été faite lors du Conseil des ministres du 3 févier 2021. Selon le communiqué issu de cette rencontre, consulté par Ouestafnews, le président Sall a rappelé « l’éradication de la lèpre, depuis 2015, qui constitue une performance notable de notre système de santé ». D’après le même texte, il a demandé au gouvernement d’engager le processus pour supprimer définitivement les villages dits « de reclassement social », anciennes léproseries où, en vertu d’une loi de 1976, étaient rassemblés des lépreux et leurs familles.

Qu’est-ce que la lèpre ?

Classée parmi les maladies tropicales négligées (MTN), la lèpre est due à une bactérie. Elle « touche principalement la peau, les nerfs périphériques, la muqueuse des voies respiratoires supérieures ainsi que les yeux », explique l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) dans une fiche consacrée à cette maladie, mise à jour le 10 septembre 2019. Ses signes peuvent mettre du temps à apparaître, entre un an et « jusqu’à 20 ans », d’après l’OMS.

Il est possible d’être traité de la lèpre et d’en guérir, mais si le malade n’est pas soigné – ou s’il n’est pas correctement soigné -, il risque d’avoir des lésions permanentes de la peau, des nerfs et des yeux, ainsi que de perdre ses doigts ou ses membres.

Beaucoup de lépreux ont souvent été rejetés par leur communauté et leur famille, ce qui a conduit le Sénégal à l’ouverture des « villages de reclassement social » évoqués par le président Macky Sall lors du conseil des ministres du 3 février 2021.

Plus de 200.000 nouveaux cas chaque année

« Il y a encore chaque année environ 200.000 nouveaux cas recensés à travers le monde et des millions de personnes vivent actuellement avec des formes de handicaps résultant de la maladie », selon le Japonais Yohei Sasakawa. Ce dernier dirige une fondation qui finance des projets caritatifs, est ambassadeur de bonne volonté de l’OMS pour l’élimination de la lèpre. Il s’exprimait le 30 janvier 2021, à l’occasion de la Journée mondiale des malades de la lèpre, célébrée chaque année fin janvier.

À travers le monde, la lèpre touche 3 millions de personnes « malades ou en soins et réhabilitation », réparties dans 120 pays, estime l’Ordre de Malte, une association catholique et hospitalière qui intervient depuis plusieurs décennies dans la lutte contre cette maladie.

Éradication ou élimination ?

« L’éradication suppose qu’il y a plus aucun cas recensé sur le territoire national », a expliqué Dr Hyacinthe Zoubi, coordonnateur du Programme National d’Élimination de la Lèpre (PNEL) du Sénégal, joint par Ouestaf News.

D’après le ministère sénégalais de la Santé et de l’Action sociale, le Sénégal a atteint le seuil de l’élimination depuis 1995. Depuis cette date, moins d’un cas pour 10.000 habitants y est recensé. Selon International Federation of Anti-Leprosy Associations (ILEP), l’atteinte du seuil d’élimination ne signifie pas que la maladie est éradiquée.

Les derniers chiffres obtenus par Ouestaf News auprès du PNEL indiquent le recensement de 191 nouveaux cas au Sénégal (16 millions d’habitants) au cours de l’année 2020. Le communiqué du conseil des ministres du 3 février 2021 souligne l’éradication de la maladie « depuis 2015 ». Une déclaration qui contraste avec les chiffres car, déjà en 2016, 332 cas étaient recensés et 235 cas en 2017.

« Objectif plus difficile à atteindre »

 « L’éradication est à l’évidence un objectif plus difficile à atteindre, mais qui présente deux avantages par rapport à la lutte. Tout d’abord, l’économie de l’éradication peut être très avantageuse lorsque non seulement elle réduit le nombre d’infections, mais permet également d’éviter le recours aux vaccinations dans le futur », indique l’OMS. 

 « À ce jour, la variole est la seule maladie humaine jamais éradiquée », a déclaré le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le 13 décembre 2019 lors du 40è anniversaire de l’éradication de la variole. À ce jour également, il existe une seconde maladie éradiquée à l’échelle mondiale, qui est une maladie animale : la peste bovine. Le monde en a été déclaré officiellement indemne en 2011 par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE).

Au Sénégal, la lèpre n’est pas éradiquée

L’éradication d’une maladie dans un pays suppose l’absence totale de nouveaux cas à l’échelle nationale, d’après les explications données à Ouestaf News par Dr Hyacinthe Zoubi, coordonnateur du PNEL.

Or, le Sénégal a enregistré 332 cas de lèpre en 2016, 235 en 2017, 204 en 2018 et 189 cas en 2019, selon des chiffres officiels obtenus auprès du PNEL. Sur la base de ces données, la lèpre n’est pas éradiquée au Sénégal. Ces chiffres contredisent les propos du président sénégalais Macky Sall, qui évoque l’éradication de la lèpre « depuis 2015 » dans son pays.

MN/cs/ts

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