«Le système démocratique béninois connaît un décrochage», (Djidénou S.Kpoton, Juriste)

Le juriste et consultant en Affaires politiques, Steve Kpoton (photo) estime que le peuple béninois a lancé un message clair et profond à toute sa classe politique lors des élections législatives du 28 avril 2019.

Ouestafnews  – Opposition absente, internet coupé, campagne électorale marquée par des manifestations de rue, les dernières élections législatives au Bénin organisées le 28 avril 2019 ont fait beaucoup jaser les Béninois, mais aussi d’autres Africains à travers le continent. Alors, le président Patrice Talon, à la tête du pays depuis avril 2016 , serait-il en train de mettre fin à la belle histoire d’amour entre le Bénin et la démocratie ? Ouestaf News s’en est entretenu par courrier électronique  avec Djidénou Steve Kpoton, juriste et consultant en affaires politiques.

Ouestafnews – Sans cesse présenté comme un modèle démocratique en Afrique, comment le Bénin en est-il arrivé à organiser des élections législatives sans la participation de l’opposition?

Steve Kpoton : Il est vrai que le Bénin, pour avoir été le pionnier du renouveau démocratique sur le continent africain, est considéré comme un modèle démocratique. Mais, tout les observateurs à l’interne s’accordent sur le fait que depuis une décennie, le système démocratique béninois connait un décrochage. L’élection d’un homme d’affaires à la tête du pays en 2016, dans les contextes que nous savons, est en partie la preuve de ce décrochage. Donc, objectivement la situation actuelle est la somme des inconséquences et des incohérences de la classe politique béninoise, quoique, la responsabilité du Président Talon, le premier acteur politique du pays depuis trois ans est totalement engagée.

Ouestafnews – On va vers un taux de participation très faible, les 83 députés qui seront élus pourront-ils se prévaloir d’une vraie légitimité?

S.K- Le peuple béninois est un peuple très attaché aux principes démocratiques. C’est une option faite après une période très douloureuse de dictature militaire. Donc, ce n’est plus une simple question de légitimité d’un parlement, mais c’est trente années d’expérience et d’acquis en matière de pluralisme démocratique que le Bénin vient de perdre si les choses restent en l’état. Pour me résumer, la légitimité est remise en cause c’est vrai, cependant il faut plutôt craindre pour les libertés fondamentales.

Ouestafnews – Quelles leçons le président Talon devra t-il tirer de ces élections inédites?

S.K – L’élection législative du 28 avril 2019 a le mérite d’avoir tranché définitivement un débat qui divise les Béninois depuis un moment. En effet, depuis quelques années, précisément à partir de la fin du premier mandat de Boni Yayi (président du Bénin de 2006 à 2016, NDLR), un débat sur la pertinence de l’option de la démocratie libérale agite l’élite béninoise. D’un coté, ceux qui pensent qu’il nous faut un virage (…) et opter pour ce qu’ils appellent la «dictature de développement» sans expliquer son contenu. De l’autre, nous qui pensons que le Béninois n’a jamais été si digne, que les Béninois n’ont jamais été si fiers depuis l’avènement du renouveau démocratique, fruit de la conférence nationale des forces vives de février 1990. Au-delà de l’exclusion de l’opposition du processus et de l’ambition affirmée par le Chef de l’Etat de contrôler le choix des prochains députés, les Béninois à travers le vote du 28 avril 2019 ont envoyé un message clair et profond : la démocratie ou rien ! Sans être prétentieux, je pense que le président Talon agira en tenant compte de ce message

Ouestafnews  – Quelle doit être la posture de l’opposition après ces élections?

S.K- Je pense que le message envoyé par les Béninois est un message à la classe politique toutes tendances confondues. C’est un peuple qui veut vivre en paix et en démocratie. L’opposition doit saisir ce message et proposer un projet fédérateur pour mobiliser les Béninois. Il s’agit d’un peuple qui sait faire la part des choses, donc, si l’opposition s’égare, il perdra le soutien des Béninois.

Ouestafnews – On parle de recul démocratique actuellement, pensez-vous que le président Patrice Talon puisse revenir sur les dispositions (caution, certificat de conformité…) du nouveau code électoral qui ont provoqué l’absence des opposants à ces élections?

S.K – Nous sommes en politique, et comme nous le savons, tout est possible en politique. Il s’agit des options prises par la modification des lois. Si les rapports de forces politiques changent, on peut revenir sur ces options en modifiant à nouveau les lois. Par ailleurs, il faut tout de même préciser que le certificat de conformité est une invention de la Cour Constitutionnelle du Bénin et non une disposition du code électoral.

MN/on