Le taux d’endettement du Sénégal est-il « autour de 62% » en 2021 ? (Fact-checking)

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Les données contradictoires de sources différentes ne permettent pas de dire avec exactitude que le Sénégal a un taux d’endettement de 62% de son PIB en 2021.

Ouestafnews – Un haut fonctionnaire sénégalais, Cheikh Tidiane Diop, a soutenu que ce pays avait un taux d’endettement « autour de 62% » de son produit intérieur brut (PIB) cette année, dans une déclaration rapportée par des médias locaux en mai 2021. Ouestaf News a vérifié.

Cheikh Tidiane Diop est le directeur général de la Comptabilité publique et du Trésor, sous la tutelle du ministère des Finances et du Budget du Sénégal. « Nous sommes dans les normes, pour ce qui est de l’endettement extérieur du Sénégal. La norme communautaire est de 70% du PIB. Le Sénégal, aujourd’hui, est autour de 62% », a-t-il déclaré en marge de la célébration de l’édition 2021 de la fête du Travail. Ses propos ont été rapportés par plusieurs médias entre les 2 et 3 mai 2021, dont les quotidiens privés sénégalais L’AS et L’Observateur (via iGFM, site du Groupe Futurs Médias qui possède ce journal) ainsi que le site Seneweb.

Sur quoi s’est-il fondé ?

Pour avoir des précisions sur sa déclaration, Ouestaf News a multiplié les tentatives pour joindre M. Diop depuis juin 2021, y compris par téléphone et courrier, sans succès jusqu’à la mise en ligne de ce texte.

Comment mesure-t-on la dette publique ?

« La dette publique correspond à l’ensemble des engagements financiers pris sous forme d’emprunts par l’État, les collectivités publiques et les organismes qui en dépendent directement », explique lafinancepourtous.com, un site « pédagogique sur l’argent et la finance » édité par une association française, l’Institut pour l’éducation financière du public. « Pour mesurer la dette publique, on la rapporte au produit intérieur brut (PIB). Ainsi, on peut comparer la dette publique à la taille de l’économie », ajoute-t-il.

Le site Business AM, qui se présente comme « le média belge qui vulgarise l’économie », a consacré un article à la dette, son origine et la méthode pour la calculer. « La dette publique se mesure le plus souvent en pourcentage du PIB, c’est-à-dire la création de richesse d’un État. C’est plutôt logique, car la capacité d’un État à rembourser ses emprunts dépend des ressources qu’il peut mobiliser, or ces ressources dépendent justement de la richesse que cet État produit. Il est donc plus pertinent de parler en pourcentage qu’en termes de milliards », peut-on lire dans ce texte publié le 28 juin 2018, en accès libre.

Chiffres différents

Au Sénégal, l’estimation du ratio dette publique/PIB donne lieu à des chiffres différents contenus souvent dans des documents officiels.

Le projet de Loi de Finances 2021 évoque un taux d’endettement pour 2020 projeté plus élevé que celui avancé par Cheikh Tidiane Diop pour 2021, alors que la crise sanitaire n’a pas amélioré les choses depuis l’année dernière. La pandémie due au Covid-19 « a fait trébucher l’activité économique » du Sénégal, confronté à un « fort besoin en ressources pour atténuer les effets de la crise. (…) Le tout dans un contexte de progression du niveau d’endettement qui devrait passer de 52,5 % en 2019 à 67,4 % du PIB en 2020 », est-il expliqué dans ce document consultable sur le site du gouvernement sénégalais.

Un taux différent, en prévision, pour 2020 figure dans le rapport économique et financier annexé à la loi de Finances 2021, daté d’octobre 2020 : « L’encours de la dette publique totale est projeté à 9176,3 milliards (de francs CFA) en 2020 contre 8231,8 milliards (de francs CFA) un an auparavant, soit une progression de 11,5 % sur la période. Il devrait représenter 64 % du PIB en 2020 en liaison avec les prêts importants accordés dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 en 2020 et demeurer toutefois en dessous de la norme retenue » pour les huit pays de la région formant l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

La Commission de l’UEMOA surveille les activités des finances publiques de ses États membres, qui font l’objet de rapports tous les six mois. Dans le « Rapport semestriel d’exécution de la surveillance multilatérale » publié en décembre 2020, concernant le Sénégal, on peut lire : « Le ratio de l’encours de la dette intérieure et extérieure rapporté au PIB se situerait à 43,6 % en 2020 contre 41,7 % en 2019 ».

Autre organisation, autres chiffres pour le même indicateur. Dans une analyse consacrée au Sénégal, au chapitre de ses « perspectives macroéconomiques », la Banque africaine de développement (BAD) a écrit que « la pandémie a entraîné un ralentissement de la mobilisation des recettes intérieures » du pays. La crise due au Covid-19 y a généré « une augmentation de la dette à 68,6 % du PIB en 2020, contre 64,1 % en 2019 et 61,4 % en 2018 », a expliqué la banque africaine.

Joint par Ouestaf News, l’économiste El Hadji Mansour Samb a estimé que le taux d’endettement du Sénégal atteignait les 69 % du PIB, sans plus de détails, estimant que le débat devrait porter moins dans le taux d’endettement et plus sur la destination de cet argent emprunté. Cité par le quotidien privé WalFadjri dans son édition du 21 mai 2021, Meïssa Babou, également économiste, a évoqué un « taux d’endettement (qui) se situe à peu près à 68 % », sans autres précisions.

Qu’en disent les experts ?

Selon Ismaïla Diallo, statisticien économiste joint par Ouestaf News, avoir des taux d’endettement différents pour un même pays concernant la même année n’est pas surprenant, car le calcul de ce pourcentage « dépend plus des sources » utilisées.

Au Sénégal, la direction ayant notamment pour mission de calculer le taux d’endettement peut se fonder sur des données collectées par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO, commune aux pays de l’UEMOA) « comme la balance des paiements, le tableau des opérations financières au ministère du Budget » ; de son côté, « le FMI (Fonds monétaire international, NDLR) peut avoir un taux avec ses propres chiffres », d’après des statistiques de plusieurs parties ou interlocuteurs. « Parfois, les sources peuvent faire qu’il y ait un petit décalage entre les chiffres », a expliqué M. Diallo.

Autre élément à prendre en compte : des variations selon qu’il s’agit de prévisions ou de chiffres de fins d’exercice. « Souvent, quand les institutions calculent le niveau d’endettement, il y a des hypothèses qui sont formulées, surtout en début d’année. (…) Les prévisions que font les institutions se fondent sur des hypothèses, et cela peut conduire à des différences dans le calcul du niveau d’endettement à la fin de l’exercice. Cela également explique les écarts des chiffres que deux sources publient pour le même indicateur », a ajouté le statisticien économiste.

« La dette publique correspond, en principe, à la somme des déficits annuels successifs de l’État. Le volume de dette publique varie néanmoins selon les méthodes et les concepts utilisés pour le calculer », souligne également le site Business AM.

Nouvelle base de calcul

Illustration sur l’impact des sources et de la période de calcul sur le taux d’endettement : la BAD a indiqué que ses données dataient de décembre 2020 et provenaient « des autorités nationales » sénégalaises. Les données « pour 2020 sont des estimations, et (celles) pour 2021 et 2022 sont des prévisions fondées sur les calculs des auteurs ».

Dans son rapport de surveillance multilatérale de décembre 2020, l’UEMOA précise également qu’elle a utilisé des statistiques « fournies par les Comités nationaux de politique économique (CNPE) », et que les données utilisées pour six des huit pays de la région, dont le Sénégal, étaient « celles des comptes nationaux rebasés et élaborés à partir du Système de comptabilité nationale de 2008 (SCN 2008) ».

Les comptes nationaux, que certains appellent comptabilité nationale, sont des systèmes de comptabilité qui encadrent l’analyse macroéconomique. Ils sont notamment utilisés dans l’établissement du PIB.

L’organe de vérification de faits Africa Check a publié en février 2019 un article concluant à l’inexactitude d’une déclaration de Madické Niang, un ex-ministre sénégalais, sur « un taux d’endettement réel de 62 % » du PIB du Sénégal – même taux rapporté par Cheikh Tidiane Diop pour 2021. À l’issue de sa vérification, Africa Check avait jugé le chiffre « non conforme aux données disponibles », à la suite d’une « rénovation des comptes nationaux » du Sénégal. À la suite de cette révision du cadre de calcul du PIB, le taux d’endettement affichait 47,7 %.

« Les comptes nationaux sont établis à partir d’une année de base, qui constitue en général l’année de référence des structures et des agrégats macroéconomiques. Cependant, au fur et à mesure que l’année de base vieillit, la qualité des comptes nationaux se dégrade. Il devient, ainsi, impératif de la renouveler pour mieux appréhender les changements affectant les structures de l’économie », expliquait l’Agence nationale de la démographie (ANSD) en 2018. « Jusqu’en 2014, le Sénégal publiait des comptes nationaux de base 1999, suivant le système de comptabilité nationale de 1993 (…), alors que les recommandations internationales exhortent les pays à réviser au moins tous les dix ans l’année de base pour mieux appréhender les changements affectant les structures de l’économie. (…) Le choix de l’année de base s’est porté sur 2014 ».

Difficile de trancher

En mai, devant les médias, le directeur de la Comptabilité publique et du Trésor du Sénégal, Cheikh Tidiane Diop, a affirmé que son pays avait un taux d’endettement « autour de 62 % » de son PIB cette année. En dépit de plusieurs tentatives, Ouestaf News n’a pas été en mesure de le joindre pour plus de détails sur ce niveau de dette.

Des documents du gouvernement sénégalais, incluant la loi de Finances 2021, mais aussi des rapports de l’organisation régionale UEMOA ainsi que de la Banque africaine de développement consultés par Ouestaf News, font état de chiffres différents, pour 2020 ou 2021. Certains de ces documents mêlent estimations et prévisions, d’autres se fondent sur des sources distinctes ou encore des méthodes de calcul variées. Autant de faits qui expliquent des écarts notés dans les taux rapportés pour le même indicateur, d’après des explications d’Ismaïla Diallo, statisticien économiste, joint par Ouestaf News.

En février 2019, Africa Check avait vérifié une déclaration similaire concernant le même taux d’endettement du Sénégal à 62%. Ce média indépendant avait conclu qu’il n’était « pas conforme aux données disponibles » à l’époque, en raison d’un changement de la base de calcul des systèmes de comptabilité ayant une répercussion sur l’établissement du PIB.

Les données disponibles et contradictoires ne permettent pas de dire avec exactitude si le niveau de la dette du Sénégal est bien de 62% de son PIB en 2021 ou non.

MN/fd/cs/ts

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