«Les textes ne peuvent garantir l’immunité à qui que ce soit», Lieutenant Mbaye Sady Diop (Exclusif, 2ème partie)

Ouestafnews –Des victimes ou familles de victimes ayant accusé la police dans la série de bavures enregistrée depuis 2007 au Sénégal, Ouestaf News, s’est entretenu avec le Lieutenant Mbaye Sady Diop (Chef du service des Relations publiques au moment de l’interview réalisée le 13 septembre 2018) pour apporter des réponses aux dites accusations. Dans la première partie de l’entretien (lire ici), nous avions évoqué avec lui les cas spécifiques de quelques victimes. Dans cette deuxième partie, le lieutenant  revient de manière plus large sur les aspects juridiques et réglementaires qui encadrent le travail du policier.

Ouestafnews- On accuse la police de se réfugier derrière des textes, qui assurent « l’impunité » à ses agents, peut-on en savoir plus sur ces textes qui régissent le fonctionnement de la police ?

Mbaye Sady Diop – Les textes ne peuvent garantir l’impunité à (qui que ce soit). Je vous ai parlé de la loi sur la torture. Le Sénégal condamnera tout élément des forces publiques (coupable) de torture. Et il y en a déjà qui ont payé de cela.

Ouestafnews – Que disent exactement les textes lorsqu’un policier commet une faute, un acte de torture, et notamment dans les cas de bavures ?

M.S.D – Je n’ai pas les textes devant moi. Mais, ce que je peux vous dire aujourd’hui, si moi Mbaye Sady, je commets un (acte de) torture sur une personne qui s’en va saisir la justice avec des preuves, je serai arrêté et condamné pour cela.

Lire aussi : Bavures policières en série : le Sénégal terre d’impunité ?

Ouestafnews – Parfois, ce n’est guère facile de fournir des preuves en cas de torture.

M.S.D – Je pense plutôt que les preuves sont faciles à fournir. Par exemple, sur l’histoire de Fodé Ndiaye, (un agent de police mort lors d’une manifestation en 2012, ndlr). En ce temps-là, on disait que ce sont des garçons qui ont été vus par des médecins qui ont dit exactement « qu’ils ont été torturés » avec des certificats médicaux à l’appui. Si ces choses-là peuvent être fournies, la justice fera son travail.

Ouestafnews- Y a-t-il un service au ministère de l’Intérieur qui reçoit les plaintes ?

M.S.D – La police a déjà ce que nous appelons la « Brigade prévôtale » qui est actuellement à la Cité Police (ancienne résidence de policiers, transformée en services, ndlr) qui reçoit la plainte de tout citoyen qui pense que la police a eu à faire des choses qu’elle ne devrait pas (…)  sur sa personne (…). On va toujours nous dire si c’est la Brigade prévôtale, c’est encore vous. C’est pourquoi, j’ai laissé tomber la Brigade prévôtale, pour dire – allez devant le juge- qui n’est pas policier, allez trouver des conseils d’avocat qui vous feront ce travail.

(Ou alors) qu’on laisse tomber ces accusations,  parce que la presse ne fera pas (…) qu’on ne fasse pas notre travail. Nous sommes très à l’aise dans ce que nous faisons.

Ouestafnews -Vous avez parlé tantôt des cas de policiers sanctionnés. Pouvez-vous nous donner quelques cas précis ?

M.S.D – Aujourd’hui, je pense que tout le monde connaît l’histoire de Bassirou Faye (étudiant tué à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en 2016, ndlr), il y a un policier qui est encore en prison.  Il en va de même pour le cas de feu Mamadou Diop (étudiant mort lors d’une manifestation politique en 2012, ndlr) ; pour l’histoire de Mbacké, ce garçon dont on dit qu’il a été oublié dans un coffre de voiture, des gens sont condamnés. Par contre, ceux-là qui ont tué Fodé Ndiaye en 2012, et des policiers en 1994 courent toujours.

Ouestafnews – Est-ce que ces policiers, une fois relaxés, ont pu réintégrer le corps de la Police ?

M.S.D – Un policier, s’il est condamné définitivement (pour plus de)  six mois, ne peut plus être fonctionnaire. (…) Ce sont les textes qui sont là (…). Mais il faudrait que cela soit une peine définitive (et)  qu’il n’y ait pas d’appel.  S’il y a un appel, il est suspensif de la peine. Mais quand on est condamné définitivement et que la condamnation dépasse six mois, (…) (vous êtes) radié des forces de Police.

Ouestafnews – Dans une liste fournie par Amnesty Sénégal, nous avons  dénombré au moins 50 cas de bavures policières depuis 2007 dont 38 cas se sont soldés par une mort d’homme. Etes-vous d’accord avec ce décompte ?

M.S.D- (…) Le rapport est une source de financement extérieur. Il cherche des sous derrière cela. Et vous allez voir d’ici les élections, des rapports, il va y en avoir encore et encore.  Je préfère donc ne pas répondre sur ce plan, si on ne peut pas partager un plateau ou un micro.

Ouestafnews – Les défenseurs des droits humains qui suivent ce dossier déplorent certaines dispositions du « code de justice militaire », qui ne facilitent pas les poursuites contre les agents soupçonnés de bavures. Qu’en est-il?

MSD- S’il (le code de justice militaire) empêche les poursuites, pensez-vous que des policiers et des gendarmes seraient en prison ?   Empêcher une poursuite, cela veut dire que personne n’est poursuivie. (…) Si personne n’est poursuivie, comment va-t-on expliquer qu’il y ait des policiers et des gendarmes en prison.

Ouestafnews – Le code de justice militaire peut-il protéger les policiers qui selon notre entendement ne sont pas des militaires ?

MSD- Ce code, nous est applicable. Le statut des forces de Police le reconnait. Nous ne sommes pas les seuls, d’autres hommes en uniforme sont aussi soumis à ce texte. Le classement qu’on fait dans l’armée, on le fait également chez nous. Aujourd’hui, si vous prenez un commissaire de police, on va le mettre dans le rang des officiers de l’armée. C’est pareil pour les sous-officiers.

Ouestafnews – D’aucuns parlent d’un déficit qui se creuse de jour en jour dans la formation des policiers, d’où l’augmentation des bavures, qu’avez-vous à répondre à cela ?

MSD – Mal formés ? Quelque part, c’est décrier comment fonctionne les Nations-Unies. Car, je peux vous dire et vous assurer qu’aujourd’hui la police et la gendarmerie sénégalaise sont prisées à travers le monde. Les Nations-Unies ne nous auraient jamais appelés si nous n’avions pas une bonne formation.

Je vous dis qu’on est présent aujourd’hui au Congo (République démocratique du Congo ndlr), au Mali, en Centrafrique, en Haïti et récemment, on a quitté le Darfour.

Depuis 1994, il n’y a pas une seule année où la police ou la gendarmerie sénégalaise n’envoie pas des experts. On a d’ailleurs perdu beaucoup de policiers et de gendarmes qui sont devenus des internationaux. Ils sont aujourd’hui dans le système des Nations-Unis comme (experts) « internationaux ». Ils ne sont plus sous la bannière sénégalaise mais ils sont des fonctionnaires internationaux.

Ouestafnews – Le ministre de l’Intérieur a annoncé récemment que désormais, si les policiers transgressent les règles, ils seront sanctionnés. Au-delà de la promesse, y a-t-il des exemples concrets d’application de cette mesure en ce qui concerne les cas de bavure ou de torture ?

MSD- Il faudrait qu’il y ait bavure (d’abord). Ce que le ministre disait ce jour, puisque j’y étais, est très clair – « nous ne protégerons personne, j’ai des dossiers sur ma table ». Il est à une station où il a les dossiers d’incrimination, de félicitations ou de toutes sanctions qu’elles soient positives ou négatives. Ce que je peux vous dire, c’est que je suis de ceux-là qui pensent qu’on ne peut protéger personne.

Ouestafnews – Il avait dit qu’il avait des dossiers de bavures sur sa table…

MSD – S’il faut parler de dossier sur sa table. Je ne suis pas dans le secret des dieux, je ne suis pas dans son cabinet. Je ne peux pas parler de ce qui se trouve sur la table du ministre.

 

 

 

 

 

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