« Lux Mea Lex » : Réflexions sur la presse (Libre Opinion)

Par Oussouf DIAGOLA* 

Un excellent confrère sénégalais, très critique car pétri de valeurs cardinales du journalisme, à savoir l’indépendance, l’objectivité et le pluralisme des sources, me faisait remarquer, il y a peu, les travers dans lesquels commence à tomber la presse de son pays : la rentabilité économique n’étant pas rendez-vous, les entorses au professionnalisme dans les rédactions ont rongé la liberté d’expression qui reste à conquérir. Il ajoutait que ces défaillances sont exploitées par les hommes politiques et les milieux d’affaire à leur avantage. Tout ce que disait Franck Wittmann de l’université de Fribourg dans son étude « la presse écrite sénégalaise et ses dérives : précarité, informalité et illégalité » parue dans le numéro 101 de Politique Africaine en 2006.

Si telle est la situation à Dakar, que penser des autres pays sachant que c’est le CESTI, cette école qui a formé aux sciences et techniques de l’information presque la majeure partie des journalistes de la sous-région. Cette école, n’est-elle donc plus ce qu’elle fut : un creuset du savoir et de l’excellence avec des professeurs émérites dont l’un deux, le doyen Diomansi Bomboté, me titillait la curiosité le jour d’Arafat avec ce trait d’esprit qui lui si familier ; « Amor Mea Lux. Pax Mea Lux ». Dans notre échange M. Bomboté concluait : « Amo ergo sum » (j’aime, donc je suis) paraphrasant le célèbre « cogito ergo sum » attribué à tort à René Descartes mais dont la première formulation fut prononcée en 1554 par Gomez Pereira, un philosophe espagnol.

Amoureux de mon métier, je lui dois cet article à lui et à un confrère congolais qui discrètement partageait sa réflexion avec moi sur les travers de la presse congolaise. En observateur averti, il constatait avec circonspection la culture de la presse congolaise depuis quelques mois, s’étonnant pas du coup de gueule de M. Philippe Mvouo, lors d’une interview livrée récemment.

Dans sa posture de Président du Conseil Supérieur de la Liberté de Communication, M. Mvouo a affirmé sans coup férir, que la presse congolaise est pourrie, pour en justifier les états généraux, il faut le croire.

« Tenez, depuis plusieurs semaines, écrit le confrère congolais, cette presse nous rabat les oreilles, au nom de la lutte contre les antivaleurs, sur un cas présumé de détournement des deniers publics. Les noms des ministres Maboundou, Matondo Thystère y sont associés. J’ai rassemblé tous les articles de presse qui traitent de ce sujet. J’en ai tiré quatre conclusions. »

Ses remarques portent d’abord sur le principe de la présomption d’innocence qui n’est nullement respecté par une presse qui devrait l’utiliser comme cheval de bataille. Une certaine presse, écrit-il, rapporte de plus en plus, des faits non vérifiés et qui relèvent plus de la diabolisation organisée que de la vérité. Elle n’ose pas donner la parole, ne serait-ce que par souci d’équité aux ministres en question. Le Ministre Maboundou par exemple, est condamné avant même la fin des enquêtes. On verse plus dans des préjugés et des procès d’intention que dans l’objectivité et l’équilibre (charge et décharge) qu’exige le traitement de ce genre de dossier.

Ensuite, la presse qui généralement protège ses sources, expose allègrement sa collusion avec les services qui étonnamment disputent à la police judiciaire des enquêtes de droit commun. Je sais que le plus grand risque que court toute presse, c’est la perte de son indépendance face aux lobbies de l’argent et du pouvoir politique. Les articles répétés contre ces ministres, rédigés uniquement à charge, questionnent objectivement sur la liberté d’initiative de leurs auteurs.

Puis, constatait-il encore, les contre-vérités flagrantes, qui remplissent ces articles, sont constitutives des velléités d’acharnement de cette presse à sensation. Comment peut-on affirmer un jour par exemple que le ministre Maboundou est arrêté et dire un autre jour qu’on a retiré au même Ministre le passeport à l’aéroport, au moment de partir à Washington dans le cadre des négociations avec le FMI. Ou le ministre est arrêté, ou il ne l’est pas ! Comment peut-on dire un jour que le ministre est entendu sur le fonds agricole et dire un autre jour qu’il s’agit de justifier 114 milliards de FCFA de budget géré de 2008 à 2016, comme si ledit fonds a bénéficié de cette somme ?

Enfin, cette presse ne pose pas les bonnes questions dans le contexte de la lutte contre les antivaleurs ouverte par le Président de la République, à l’occasion de son discours sur l’état de la nation, de décembre 2017. Quels sont les objectifs et les principes de cette lutte ? Quelle est la population cible de cette lutte : les gouvernants, les ordonnateurs des budgets publics, les gestionnaires des deniers publics et les comptables, les administrateurs des crédits ou des marchés publics ? Quelle est la période ciblée par cette lutte ? Quels sont les services qui sont habilités à conduire cette lutte et selon quelles procédures ?

Des questions fondamentales dont la réponse éviterait de tomber dans des travers comme l’inquisition, la manipulation et l’infantilisation. Si les réponses objectives ne sont pas trouvées, la juste lutte contre les antivaleurs va accoucher d’une souris et mettra en évidence une antivaleur majeure, à savoir la manipulation, qui n’a pas fini de compter ses victimes. Après le ministre-objet des médias du moment, à qui le prochain tour, terminait-il sa réflexion s’inquiétant de ce travers insidieux de la presse.

De Dakar à Brazzaville, les journalistes sont montrés du doigt en raison des manquements graves à leur profession. Depuis un certain temps que je suis de retour au Mali, je me dois de constater avec amertume à quel point la presse malienne est pourrie par les accointances politiques dangereuses voire mafieuses avec les milieux d’affaires. Le journalisme est devenu au Mali un marigot trouble où se meuvent des crocodiles aux gros yeux qui tolèrent des candirus ces petits poissons connus pour leur goût de l’urine humaine ; ils remontent le flux de l’urine, s’insèrent dans l’urètre en déployant ses épines pour s’y fixer afin de mieux sucer votre sang et se nourrir de votre chair. Oui c’est dégueulasse, mais tel est hélas une réalité de la presse malienne dont beaucoup y sont arrivés, sans qualification aucune, pour se faire des sous sans scrupule acceptant de se vendre au plus offrant.

En cette période électorale, la situation s’est exacerbée et les petits diables ont développés un autre jeu qu’ils ont adorés celui de la grossièreté et des insanités proférés à visage découvert rien que pour défendre une personne, un camp, un intérêt. Inavouable. Dans ce maelstrom, tous les journalistes passent pour être de la même espèce aux yeux de l’opinion. Avec plus de vingt-cinq ans de service, je constate avec consternation que la presse malienne doit encore apprendre le b-a-ba du métier : la formation, l’expertise fer de lance de la crédibilité des médias d’informations. « Lux Mea Lex » (la lumière est ma loi). Que la recherche de la vérité soit notre guide.

* Oussouf DIAGOLA, Ethik Agency, Bamako, Mali

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