Mali : les partis politiques vont-ils disparaître ?

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Moulaye Haidara (PDES), Moustapha Dicko (Adema PASJ), Yaya Sangaré (SG-ADEMA), Me Mohamed Ali Bathily, etc., ont été arrêtés le 20 juin 2024 à Bamako alors qu’ils étaient à une réunion privée. Le pouvoir du Colonel Goïta se durcit au Mali. Après la suspension des activités des partis politiques, aucune rencontre entre politiques, même privées, n’est permise. (Photomontage – Ouestaf News)

Ouestafnews (En collaboration avec Mali Tribune) – Au Mali, avec l’arrivée au pouvoir des militaires en 2020, les partis politiques ont peu à peu perdu leurs espaces d’expression et leurs libertés d’action, constatent analystes, acteurs de la société civile et journalistes. En avril 2024, le gouvernement a annoncé la suspension « jusqu’à nouvel ordre » des activités de ces formations, suscitant des inquiétudes sur leur survie.

Pour la classe politique malienne, rien ne va plus. Le 20 juin 2024, une dizaine de ses leaders ont été interpellés et envoyés en prison. Leur faute : avoir tenu une réunion alors qu’officiellement les partis et leurs activités sont interdits dans le pays. Ces arrestations constituent l’aboutissement d’une lente descente aux enfers qui dure depuis trois ans.

Le coup d’État mené en août 2020 par les militaires du pays sous la direction du colonel Assimi Goïta avait suscité diverses réactions au sein de la classe politique, certains l’ayant dénoncé tandis que d’autres l’ont applaudi et accompagné. Mais depuis le « second putsch », en mai 2021, quand ils ont démis de leurs fonctions les civils désignés pour la transition, les partis politiques maliens semblent sous l’éteignoir. Ils sont sur la touche, confinés dans leurs retranchements privés par un pouvoir de transition qui semble promis à une durée indéterminée, observent nos interlocuteurs.

À la surprise de nombreux acteurs de la classe politique et de la société civile, le gouvernement malien sort un décret qui, « pour raison d’ordre public, suspend les activités des partis politiques et les activités à caractère politique des associations jusqu’à nouvel ordre sur toute l’étendue du territoire national ». La teneur de la décision est contenue dans le communiqué du Conseil des ministres du 10 avril 2024 publié sur la page Facebook de la présidence malienne.Un coup de massue pour ces organisations.

Neutralisés par des dispositions contraignantes, les partis politiques s’en remettent à l’agenda du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), l’organe dirigeant du pays présidé par le colonel Assimi Goïta.

Pour le politologue malien Balla Diakité interrogé par Mali Tribune avant l’arrestation des dix leaders, « c’est le caractère exceptionnel de la Transition qui astreint les formations politiques à un minimum d’activités sur une période précise et déterminée. »

L’apathie forcée des partis politiques se traduit par leur silence sur « les grandes questions de la Nation », dont celle du report systématique des scrutins, constate de son côté Abdoulaye Guindo, membre de l’Observatoire des élections. « À part deux ou trois entités, c’est silence radio partout », confie-t-il à Mali Tribune. Un silence assimilé à une « crise de confiance » entre la classe politique et les populations, selon Moctar Sy, du Mouvement Génération engagée, une organisation de la société civile malienne qui promeut les droits humains et la démocratie.

La fragilité structurelle et idéologique des formations politiques est aussi en cause, fait remarquer Georges Attino Coulibaly, un journaliste malien indépendant. Selon lui, « les deux partis qui ont été aux seconds tours des deux dernières élections présidentielles sont presque mourants aujourd’hui ». Une référence au Rassemblement du peuple malien (RPM), d’Ibrahim Boubacar Keïta, qui a dirigé le pays de 2013 jusqu’au coup d’État militaire d’août 2020, ainsi qu’à l’Union pour la République et la démocratie (URD), de l’ex-premier ministre Soumaïla Cissé. Ibrahim Boubacar Keïta et Soumaïla Cissé sont tous deux décédés.

Traque aux insoumis

La peur de s’exprimer a gagné nombre de responsables et militants politiques, mais aussi des membres d’organisations de la société civile, naguère si remuants. Les organes de la sécurité d’État, les services maliens du renseignement, n’hésitent pas à museler les voix discordantes avant de les confronter à la justice, ont souligné certains de nos interlocuteurs.

C’est le cas de Rokiatou Doumbia surnommée « Tante Rose », très suivie sur les réseaux sociaux et réputée au Mali pour son engagement contre la vie chère : elle a été interpellée en mars 2023, puis jugée et condamnée en août 2023 à un an de prison ferme après avoir dénoncé sur TikTok notamment l’augmentation des prix des denrées et les coupures récurrentes et régulières d’électricité dans le pays.  « Les gens n’arrivent plus à revendiquer leurs droits », déplore le journaliste Hamidou Cissé.

Acteur politique sans concession pour le régime militaire, Ismaël Sacko a été contraint à l’exil et le Parti social démocratique africain (PSDA), dont il est le chef, a été dissous.

Le point d’orgue dans cette série d’arrestations aura été celle de onze leaders politiques le 20 juin 2024 alors qu’ils étaient en réunion privée.

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Hamidou Doumbia, secrétaire politique du parti Yèlèma, revendique un réel activisme sur le terrain : réunions d’instance, soutien alimentaire aux populations déplacées, aide financière aux victimes et rescapés de la crise sécuritaire dans le centre du pays, etc. « Pour nous, c’est une façon d’entretenir le débat public dans ce contexte particulier », affirme-t-il à Mali Tribune.

Pour lui comme pour d’autres acteurs de la scène politique malienne, la situation est devenue plus complexe depuis le décret du gouvernement du 10 avril 2024 qui, d’après Bamako, vise à « préserver l’ordre public » face aux « actions de subversion ». Une annonce suivie, le lendemain, d’un autre coup de marteau pour la presse : le 11 avril 2024, la Haute autorité de la communication (HAC) a invité « tous les médias (radios, télés, journaux écrits et en ligne) à arrêter toute diffusion et toute publication des activités des partis politiques et des activités à caractère politique des associations. Une interdiction, en somme.

Pendant que les partis politiques se cherchent une issue, la transition en cours au Mali depuis le putsch de mai 2021, qui devait prendre fin le 26 mars 2024, est prolongée pour une durée inconnue (au moment où nous mettons en ligne cet article).

Le Mali s’éloigne ainsi un peu plus de la démocratie, en attendant que le CNSP clarifie ses intentions à travers une nouvelle feuille de route pour un retour éventuel à l’ordre constitutionnel.

Hamidou Doumbia, le secrétaire politique du parti Yèlèma, dénonce « de vraies tentatives » des autorités de la Transition de discréditer les partis politiques pour les « faire taire sur des sujets d’importance » pour le Mali.

Le front d’abord, la politique après

Aux yeux des autorités de Bamako, la lutte anti-terroriste, les relations stratégiques établies avec la Russie, dont les forces militaires appuient l’armée malienne, la question des rebelles touaregs ou les nouvelles inimitiés avec le puissant voisin algérien doivent être considérées comme des « impératifs patriotiques » à déconnecter des divergences partisanes. Sous ce rapport, la tâche des partis politiques paraît insoluble, note Georges Attino Coulibaly, le journaliste indépendant.

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« Comment faire jeu égal avec une si grande institution dans un pays qui fait face à des menaces sécuritaires aiguës et où les militaires sont perçus comme la solution pour remédier à ce désordre ? », se demande-t-il.

Tidiane Togola, de la fondation Tuwindi, une organisation à but non lucratif qui promeut la démocratie par les technologies de l’information et de la communication (TIC), enfonce le clou en évoquant la perte de crédibilité des politiciens « privés d’espace et d’audience » par le décret du 10 avril 2024. Outre l’implication de certains dans « plusieurs affaires de corruption » sous les régimes passés, « l’alternative que constituent les militaires dans ce contexte semble la meilleure pour le pays et pour le besoin de sécurité des populations », dit-il.

Mais pour l’analyste politique malien Diaffé Bagayoko, la suspension visant les activités des partis politiques et les activités à caractère politique des associations est  une « suite logique de la démarche des militaires visant à garder le pouvoir le plus longtemps possible ». Il rappelle que depuis leur arrivée au pouvoir, les putschistes maliens ont annoncé le retrait de leur pays de l’organisation régionale ouest-africaine, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Ils ont également obtenu le retrait de forces internationales déployées dans ce vaste État du Sahel : celles de l’opération française Barkhane contre les groupes islamistes armés en août 2022, et ensuite celles de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), fin 2023.

Les dirigeants militaires maliens s’attèlent maintenant à contenir les oppositions intérieures pour parachever leur plan de reconfiguration de la vie politique locale, explique encore Diaffé Bagayoko.

L’organisation d’un « dialogue inter-Maliens », qui a pris fin le 10 mai 2024 après un mois de discussions, apparaît comme une sorte de conférence nationale. Pour certains analystes, les résultats de ce dialogue se substituent à « l’Accord d’Alger » de 2015, parrainé par l’Algérie et qui était censé assurer la réconciliation nationale, en particulier avec les rébellions locales. En janvier 2024, Bamako a annoncé « la fin, avec effet immédiat » de cet accord.

Selon Sadou Abdoulaye Yattara, journaliste et coordinateur de l’Institut pour la démocratie et l’éducation aux médias (Idem), le régime d’Assimi Goïta était dans l’urgence de poser un acte fort devant le regain d’activités politiques tous azimuts noté vers la fin du mois de mars 2024 et préconisant « rapidement » un chemin vers un régime constitutionnel normal.

En veilleuse depuis le putsch d’août 2020, les forces politiques et les organisations de la société civile avaient publié « La déclaration du 31 mars 2024 » pour exiger un chronogramme de retour à l’ordre constitutionnel. Elles y annoncent une batterie de manifestations publiques, le rejet du décret de suspension des activités des partis politiques et des activités à caractère politique des associations, ainsi que  des actions devant des juridictions nationales et internationales.

Mais le 26 avril 2024, la Cour constitutionnelle du Mali s’est déclarée « incompétente » suite à la plainte concernant la suspension des partis politiques et de leurs activités par le gouvernement militaire. Elle a renvoyé les requérants à la Cour suprême.

Devant le rouleau compresseur des militaires, les partis politiques ont le devoir de « regagner la confiance des populations » maliennes, estime Tidiane Togola, de la fondation Tuwindi : « leur rôle est irremplaçable dans une démocratie, mais ils doivent reconstruire leur image pour mériter une seconde chance ».

En attendant de meilleurs jours, pour une dizaine d’entre eux, la priorité sera de sortir des geôles des militaires où ils croupissent depuis le 20 juin 2024.

AY/md/cs/ts

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