Migration subsaharienne : que faire après l’épisode tunisien ?

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Le tollé d’indignations semble se tasser depuis quelque temps. Pour autant, des ressortissants ouest africains restés en Tunisie continuent d’être persécutés (Photo- OIM Tunisie)

Ouestafnews – Plus d’un mois après le discours du président Kais Saied contre les migrants subsahariens établis en Tunisie, des pays d’Afrique de l’ouest ont rapatrié leurs ressortissants qui le souhaitaient. Mais la situation reste inquiétante pour ceux qui ont choisi de rester, en particulier les étudiants. Que faire ? 

« Des séries d’arrestations ont eu lieu dans beaucoup de localités. Que tu sois étudiant, travailleur régulier ou irrégulier, si tu es noir, tu es embarqué par la police », témoigne Amadou Moustapha Diongue, Représentant des étudiants africains en Tunisie. Il participait à un panel en ligne organisé le 21 mars 2023 par la revue Global Africa sur le thème : « La question migratoire en Tunisie ».

Global Africa est une revue de recherche interdisciplinaire indépendante sur les questions de la durabilité en Afrique, publiée en quatre langues (français, anglais, arabe et Swahili).

Le 21 février 2023, le président Kais Saied avait assimilé l’installation de migrants subsahariens sur le sol tunisien à un « complot », visant à « changer la composition démographique de la Tunisie » et à affaiblir l’identité arabo-islamique de sa population. C’était au cours d’une réunion du conseil national de sécurité.

Ces propos avaient déclenché une chasse aux migrants subsahariens qui s’est très vite élargie à ceux dûment établis dans le pays, en particulier les étudiants. Sur le reste du continent, la sortie a soulevé un tollé et une vague d’indignation, suivies parfois de condamnations, mais avec peu d’effets sur ce qui se passe à l’intérieur de la Tunisie.

Depuis, souligne, Amadou Moustapha Diongue, « beaucoup d’étudiants (subsahariens) ne partent plus à l’université » de peur d’être arrêtés.

Le 11 mars 2021, la présidence guinéenne annonçait le retour volontaire de 49 Guinéens de la Tunisie, eux-mêmes précédés par le rapatriement par avion de plusieurs dizaines d’autres entre le 1er et le 7 mars. Conakry n’a pas communiqué le nombre total de ses ressortissants rentrés au pays.

D’autres pays d’Afrique de l’ouest comme le Mali (138 ressortissants), la Côte d’Ivoire (145), le Sénégal (76) et le Burkina Faso (64), ont également procédé à des rapatriements similaires.

L’Union africaine (U.A) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao) ont condamné les propos du président  Saied et dénoncé les pratiques « racistes » à l’égard de ressortissants subsahariens, tout en appelant les autorités tunisiennes à prendre des mesures d’apaisement. 

Instrumentalisation de la migration

Selon Ibrahima Kane, juriste spécialiste des droits humains et migrations auprès de l’Union africaine, il y a « une instrumentalisation de la migration à des fins politiques ». Il ajoute que ce n’est pas la première fois que cela arrive dans un pays du Maghreb.

Ainsi, rappelle-t-il, les affrontements dans l’enclave espagnole de Melilla, qui se sont soldés par la mort de plusieurs dizaines de migrants dont des ressortissants du Tchad et du Soudan en novembre 2022, avaient été exploités par « les autorités marocaines pour gérer la question du Sahara occidental avec l’Espagne ».

Après une longue période de brouille, Rabat et Madrid ont en effet renoué un fil diplomatique plus « chaleureux » dont le point d’orgue a été l’acceptation par l’Espagne du plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, au grand dam des indépendantistes du Polisario et de son principal allié, l’Algérie.

« Face aux difficultés économiques et sociales, il fallait bien que le président Kais Saied trouve un argument qui plaise aux Européens et qui les amène à changer d’avis à l’égard de la Tunisie », soutient M. Kane

Candidat indépendant élu en octobre 2019 dans un contexte de crises multiformes, Kais Saied a imposé un régime autoritaire en Tunisie par la dissolution de tous les contre-pouvoirs dont l’assemblée nationale. Il avait également révoqué un grand nombre de magistrats, une mesure finalement annulée par  la justice tunisienne. Des dérives qui ont conduit le parlement européen à envisager des sanctions contre la Tunisie.

Selon l’avocat tunisien résident en France Belguith Brahim, Kais Saied a tenu de tels propos « pour amadouer les autorités françaises et italiennes et s’attirer leurs faveurs », au moment où le Parlement européen demande des sanctions contre la Tunisie.

« Le président français Emmanuel Macron a soutenu le coup d’Etat de Kais Saied. Et la première ministre italienne, Giorgia Meloni, cherche à faire de la Tunisie un poste frontalier avancé de l’Italie et de l’Europe », souligne le défenseur des droits humains dans son intervention lors du panel de la revue Global Africa.

« Il ne s’agissait pas seulement de propos racistes, il s’agissait également d’instrumentalisation de la situation des migrants ouest africains », insiste Ibrahima Kane.

Selon le rapport 2021 sur la migration internationale de l’Institut national de la statistique tunisienne (ISN), il y a plus de 21.000 étrangers originaires de pays africains (hors Maghreb) en Tunisie soit 0,175 % de la population tunisienne estimée en 2022 à 12 millions d’habitants.

Une étude de 2021 réalisée par le ministère tunisien de l’Enseignement supérieur estime à environ 7.200 le nombre des étudiants originaires d’Afrique subsaharienne inscrits dans des établissements tunisiens.

Le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a signalé que 9.000 réfugiés et demandeurs d’asile étaient enregistrés en Tunisie au mois de janvier 2022, dont une majorité originaire de Côte d’Ivoire, de Syrie, du Cameroun et du Soudan, et une minorité venue de Guinée, de Libye et d’ailleurs.

Suite au tollé suscité par ses propos, le président Saied a quelque peu reformulé sa pensée. Le président en exercice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao), Umaro Sissoco Embalo, s’est rendu à Tunis pour tenter de recoller les morceaux au moment où les opinions africaines étaient sur une ligne plus dure contre la Tunisie.

« C’est le moment pour l’Afrique de se retrouver autour de l’essentiel pour que le continent trouve sa place qu’elle doit avoir dans les relations internationales », prône le spécialiste des droits humains et migrations auprès de l’Union africaine, Ibrahima Kane.

De l’avis de Belguith Brahim, la question migratoire requiert un dialogue profond et permanent entre les pays, entre les décideurs en y association les sociétés civiles.

ON-MD/fd/ts

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