Omni-processor de Bill Gates : c’est de l’eau « potable » ! (EXCLUSIF)

Une image de L'Omni-processor. Source : capture d'écran/Youtube.

Ouestafnews – Une bouillie métallique : ainsi pourrait-on décrire l’Omni-processor (OP) au regard de l’enchevêtrement de ces multiples tuyaux de fer qui scintillent sous le soleil ardent de ce mois d’octobre. La machine, un prototype, précisent ses promoteurs, est installée dans le technopole, un endroit sis à Pikine dans la banlieue de Dakar.

L’installation se découvre au fur et à mesure qu’on se rapproche.  Devant le portail un vigile nous stoppe net. « Vous ne pouvez pas visiter, la machine est pour le moment en arrêt pour maintenance, il vous faut revenir dans une semaine ou deux », balance-t-il poliment.

Sur place, le silence règne en maître, aucun ouvrier, aucun responsable n’est présent. Interdiction même de prendre une photo, on se rabattra sur un cliché pris à deux cent mètres.

L’OP est défini par ses promoteurs comme une unité de cogénération d’électricité et de chaleur, qui convertit les boues de vidange (oui vous avez bien lu !), et les déchets solides combustibles en énergie, en eau chaude et en cendres utilisables comme fertilisant dans l’agriculture.

Sur les réseaux sociaux, l’affaire a fait grand bruit à la suite des premiers articles de presse. L’opinion publique a beaucoup disserté sur des « eaux usées et recyclées » qu’on veut faire boire aux Sénégalais.

Le portail sénégalais le plus lu, Seneweb, n’a pas hésité à publier sur sa plateforme un article titré « le caca en eau potable ».

Qu’en est-il exactement ? Ouestaf News a enquêté et revient sur l’histoire avec les faits.

La pub de Bill Gates

Pour donner des assurances aux futurs consommateurs, la publicité de l’OP a été axée sur l’image de Bill Gates buvant l’eau issue de la machine. A ce stade, il est difficile de prouver qu’il ne s’agit pas d’une simple opération de relations publiques et que les vrais cobayes, dans cette aventure technologique, ne seront pas les… Sénégalais.

Pour l’instant, le Sénégal est le seul pays au monde à disposer de cette invention, à travers un don de la fondation Bill et Mélinda Gates. Alors pourquoi le Sénégal a-t-il accepté cette primeur ?

L’Omni-processor, aux alentours de l’installation, technopole de Dakar. Image/Ouestafnews

A cette question, le directeur général de Delvic Assainissement, Dr Bécaye Sidy Diop, soutient que l’aspect eau n’est pas le fondement de l’acceptation par le Sénégal de cette invention.

« On leur a dit qu’on veut bien prendre l’OP mais pas pour l’eau potable mais pour d’autres choses qui sont bien plus valorisant notamment l’eau à usage industriel, c’est ça qui figure dans notre business plan », explique-t-il à Ouestaf News, soulignant au passage qu’un pays comme le Liberia par exemple s’intéresse à l’aspect eau potable.

«Nous sommes dans une phase pilote, une phase de tests et de négociations, ensuite viendra la phase commerciale », précise le directeur général de Delvic, une entreprise privée choisie par la fondation Bill Gates comme le premier acquéreur de la version commerciale de l’OP.

Des propos qui se veulent rassurants, mais, au vu de la polémique, il faudra bien plus pour convaincre les Sénégalais.

Boue de vidange ? Eau potable ?

Alors qu’une pénurie d’eau sévissait à Dakar, des articles de presse ont vu en l’OP – machine conçue par la société américaine Janicki Bioenergy pour le compte de la Fondation Bill et Melinda Gates – une remorque pour la Société Sénégalaise des Eaux (SDE).

Dans la foulée, le gouvernement a été accusé de vouloir filtrer les boues de vidanges pour le faire « boire » aux Sénégalais.

Dans un document technique confidentiel obtenu par Ouestaf News, élaboré par les experts ayant travaillé sur le projet avant même l’arrivée de la machine au Sénégal, on parle bien d’une eau « potable », et…sans danger ! La machine peut produire « au moins 1 m3 d’eau chaude sans pathogènes, potable, par jour », dit explicitement le document.

Et les anti-OP ont d’autres raisons d’être sceptiques : la boue de vidange, issue des ménages constitue la matière première de l’OP qui a une capacité de traitement de « plus de 450 m3 de boues par jour, plus que la capacité cumulée des trois STBV » (NDRL : Station de traitement des boues de Vidanges) de Cambérène, Niayes et Rufisque) de la capitale sénégalaise.

La ville de Dakar compte quatre STBV, qui selon les chiffres officiels disponibles produisaient en 2013, 1.500 m3 de boue. La transformation des boues de vidange que propose l’OP permet en plus de la production de l’eau, de l’énergie et des cendres (utilisables dans l’agriculture comme dans le secteur du bâtiment).

L’utilisation dans « l’agriculture » des « cendres », issues de la même boue de vidange, a soulevé moins de vagues au sein de l’opinion. Qu’en sera-t-il lorsque les Sénégalais sauront que les légumes dans leur assiette ont été « nourris » aux excréments humains ?

A l’Institut des Sciences de l’Environnement de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, nous rencontrons, Dr El Hadji Mamadou Sonko, un spécialiste des questions d’assainissement. Lui aussi est catégorique.

«Du point de vue biologique et chimique, il n’y a pas de dangers à boire l’eau de l’omni-processor», assure-t-il.

«La combustion de la boue provoque une vapeur d’eau condensée qui sort sous forme d’eau, il s’agit d’une eau distillée qui est parfaitement buvable, c’est ce qui se passe avec l’Omni-processor », ajoute Dr Sonko.

Ce sont ces propos et cette assurance, que l’OP produit de l’eau « potable », qui font peur.  Techniquement « potable » pour les Sénégalais est loin d’être acceptable.

«Compte tenu du contexte culturel du Sénégal, l’eau produite bien que potable n’est pas destinée à la consommation humaine. Elle pourrait être utilisée pour le refroidissement des moteurs, pour les batteries et pour les laboratoires », mentionne le document confidentiel détenu par Ouestaf News.

Cet aveu fait par ses propres promoteurs et par les experts – que la machine produit de l’eau potable – risque de relancer la polémique et donner du fil à retordre à ceux qui veulent faire sa promotion au Sénégal.

Dans un pays à 95% musulman, la qualité de l’eau, sa pureté, n’est pas qu’une affaire technique, elle comporte aussi une dimension spirituelle, religieuse.

«Cette eau fait l’objet de plusieurs tests en plus d’une contre-expertise du laboratoire nationale de contrôle », assure Dr Diop de Delvic pour qui il est important de retenir que cette eau n’est pas destinée à la consommation humaine mais industrielle.

Rencontré dans les environs du technopole, Amdy Sall n’a aucune idée de ce qu’est l’OP, mais a bien entendu parler de «l’eau des fosses», à travers des vidéos devenues virales sur le réseau social whatsApp.

Ce jeune laveur de voitures, fait partie de ceux qui abhorrent l’idée même de boire une eau qui a quelque chose à voir avec des boues de vidanges.

Si pour ces promoteurs, l’Omni-processor, c’est plus que de la production d’eau pour le grand public, la machine se résume à la production de l’eau et de la polémique née autour, tous les autres aspects étant relégués au second plan.

Pourtant il s’agit d’un appareil qui peut aussi « produire, à partir de nos boues de vidange et même des déchets solides, à la fois environ 1.000 mégawatts-heure d’énergie électrique par an pour un fonctionnement journalier de 22 h, de l’eau chaude et de la cendre pouvant être utilisée comme fertilisants pour l’agriculture ou dans la fabrication des briques pour les BTP», précisait en mars 2018, Lassana Gagny Sakho, le Directeur général de l’Office national de l’assainissement du Sénégal (ONAS).

Trop peu pour rassurer les Sénégalais !

MN/ts

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