Pêche illicite en Afrique de l’Ouest : la Chine prend les devants, les pays concernés encore dans l’inertie

L'Oleg Naydenov, ce chalutier russe avait été saisi par les autorités sénégalaises en 2014 pour délit de pêche illégale. Capture d'écran/Ouestafnews

Ouestafnews – Le combat contre la pêche illégale en Afrique de l’Ouest porte ses premiers fruits. La Chine souvent indexée par l’ONG Greenpeace vient de geler les subventions de trois compagnies chinoises impliquées dans des activités de pêche Illicite, non déclarée et non réglementée (INN).

Le ministère chinois de l’Agriculture a suspendu le certificat de pêche lointaine de la compagnie Lian Run Pelagic Fishery Ltd, annonce l’ONG, dans un communiqué consulté par Ouestafnews.

Selon Greenpeace, qui dénonce depuis plusieurs années le pillage des eaux ouest africaines, cette compagnie a un «lourd historique de pratique de pêche INN durant des années».

Avec la décision du gouvernement chinois, Lian Run Pelagic Fishery est «désormais contrainte à l’arrêt total de l’ensemble de ses opérations de pêche lointaine impliquant 30 navires au total ».

Le ministère chinois de l’Agriculture  a également annulé les subventions en carburant pour les navires appartenant à deux autres grandes compagnies chinoises de pêche lointaine.

En novembre 2017, des navires de ces trois compagnies avaient été pris en flagrant délit de pêche INN, lors d’une campagne menée par Greenpeace et des inspecteurs de pêche de la Guinée, de la Guinée-Bissau, de la Sierra Leone et du Sénégal.

Au cours de cette campagne de 20 jours, 17 bateaux de pêche étrangers avaient été pris en flagrant délit.

Quid des gouvernements concernés ?

Si le gouvernement chinois est visiblement en train s’attaquer à la pêche INN, ce n’est pas encore véritablement le cas pour les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.

Il est souvent reproché aux gouvernements de la sous-région d’accorder à la hâte des licences de pêche. En outre, ces Etats sont très peu outillés pour palier le pillage de leurs ressources halieutiques.

Des organisations comme Greenpeace appellent à une lutte intégrée, voire une coopération entre les pays touchés pour faire face à fléau qui, relèvent certains observateurs, se déroule dans un contexte d’insécurité alimentaire.

Malgré l’existence d’une Commission sous-régionale des pêches (CSRP), des observateurs soulignent toujours un manque de coordination dans la lutte conte la pêche INN.

Joint par Ouestafnews, Bakary Cissé, responsable  de campagne océans à Greenpeace Afrique, considère que les pays d’Afrique de l’Ouest, touchés par la pêche INN se caractérisent par « un manque d’harmonisation des interventions ».

Un rôle que la CSRP (Cap-Vert, Gambie, Guinée Bissau, Guinée, Mauritanie, Sénégal, Sierra Leone) pourrait jouer mais malheureusement, « cette structure n’a pas un mandat de gestion », soutient M. Cissé.

«Nous, nous encourageons les Etats à renforcer la commission, en tout cas, à mettre en place un organe de gestion », ajoute M. Cissé qui estime que la gestion doit aussi «s’accompagner de moyens adéquats ».

Pas que les Chinois !

Le pillage des eaux ouest africaines n’est uniquement le fait de navires chinois. Parmi les 17 bateaux repérés en 2017 par Greenpeace et les inspecteurs de pêche, figurent des équipages coréens et espagnols.

Dans ce lot, on compte aussi des bateaux comme Le Soleil 12, le Marcantonio Bragadin ou encore le King Crab, qui appartiennent respectivement à des joint-ventures sénégalo- chinoise, italo-sénégalaise et sénégalo-espagnole, selon des documents obtenus par Ouestafnews.

Le pillage des eaux sénégalaises en particulier n’est pas le seul fait des bateaux chinois. Des hommes d’affaires ou entreprises sénégalaises sont aussi impliqués dans ce trafic.

Plusieurs de ces bateaux pris en flagrant délit, sont encore en activités à cause de sanctions jugées peu dissuasives. Le Marcantonio Bragadin, épinglé pour usage de filets non réglementaires et arraisonné en avril 2017 par les inspecteurs de pêche, s’est acquitté d’une amende de 30 millions FCFA avant de retourner vite dans les eaux.

A l’instar du Marcantonio Bragadin, le bateau Kanbal III qui appartient aux entreprises Soperka SA (Sénégal) et Grupo Amadora Pereira (Espagne) a lui aussi été épinglé pour le même délit. Cependant la direction de la surveillance de la pêche n’avait pas jugé utile d’arraisonner le navire, promettant des enquêtes supplémentaires, indiquent les documents que détient Ouestafnews.

Avant cela, des bateaux russes ont aussi été pris en flagrant délit de pêche illicite dans les eaux sénégalaises. En 2014, l’arraisonnement du chalutier russe dénommé Oleg Naydenov avait été fortement relaté par la presse.

Un évènement qui a été à la base de la révision du code de la pêche au Sénégal en 2015 dont l’ancienne version prévoyait des sanctions jugées peu dissuasives concernant la pêche illicite. Dans la nouvelle version du code, les amendes concernant le délit de pêche INN sont revues à la hausse.

« L’exercice de la pêche industrielle par des navires étrangers non autorisés à opérer dans les eaux sous juridiction du Sénégal est puni d’une amende de 500.000.000 à 1.000.000.000de francs CFA », stipule l’article 123 du nouveau code. Avant, les amendes tournaient entre 5 et 200 millions FCFA.

En outre, «la confiscation des engins de pêche et des captures à bord est prononcée (…) et le Tribunal pourra également ordonner la confiscation du navire», note le document.

Toutefois, force est de constater que ces sanctions n’ont pas été prises l’année dernière à l’encontre du navire sénégalo-italien le Marcantonio Bragadin. Pourquoi ?

Au-delà du code, Bakary Cissé, estime qu’il faut « veiller à son l’application et pour ce faire, cela demande un renforcement du contrôle… »

En attendant, la CRSP évalue, les pertes causées aux Etats par la pêche INN, à 170 milliards FCFA par an.

MN/ad

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