Près de 80 ex-travailleurs sénégalais d’Air Afrique sont-ils morts « faute de moyens » ? (Fact-checking)

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La compagnie Air Afrique a été liquidée depuis 2002 mais certains de ces ex-agents sénégalais luttent toujours pour leurs droits/Photo-Air Afrique.

Ouestaf News – Depuis la liquidation en 2002 d’Air Afrique, d’anciens travailleurs de cette compagnie commune à onze pays africains sont en lutte pour être indemnisés. Un député à l’Assemblée nationale du Sénégal a déclaré récemment que 80 de ces anciens agents sénégalais étaient « morts faute de moyens ». Ouestaf News a vérifié.

Au Sénégal « près de 80 travailleurs de l’ex-Air Afrique sont morts faute de moyens », a déclaré Théodore Chérif Monteil, député à l’Assemblée nationale du Sénégal, cité par le journal privé sénégalais L’As sur son site le 1er juillet 2021.

Sur quoi se fonde-t-il ? 

Joint au téléphone par Ouestaf News à ce sujet, le député Monteil a affirmé tenir ces statistiques du Collectif des ex-travailleurs de la défunte compagnie panafricaine. « Je travaille directement avec le collectif des travailleurs » de l’ex-Air Afrique au Sénégal, a-t-il précisé.

Ouestaf News a aussi contacté le 7 juillet 2021 le Collectif des ex-travailleurs d’Air Afrique non encore indemnisés au Sénégal, à travers son chargé de communication et coordonnateur, Mody Diop.

M. Diop a confirmé que les membres du Collectif se sont retrouvés sans couverture médicale. Et « quand on n’a pas d’argent pour se soigner, l’issue est malheureusement fatale. C’est comme ça qu’on est arrivé à ce nombre de morts », a-t-il dit.

Selon lui, les 80 morts constituent le décompte total au Sénégal depuis la liquidation d’Air Afrique en 2002 jusqu’à la déclaration du député Théodore Chérif Monteil. Lors de l’entretien avec Ouestaf News, Mody Diop a ajouté qu’ils ont enregistré un quatre-vingt-unième décès au Sénégal. L’âge moyen des personnes décédées « se situe autour de 60 ans », a-t-il indiqué.

Ouestaf News a tenté d’obtenir la liste des 80 ex-travailleurs sénégalais non indemnisés et décédés auprès de leur Collectif, qui a invoqué des raisons de « protection des données personnelles » de ses membres pour décliner toute divulgation.

Air Afrique, ses agents

La compagnie multinationale Air Afrique a été créée le 28 mars 1961 par onze pays africains (la République centrafricaine, la Côte d’Ivoire, la République du Congo, le Gabon, le Bénin, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le Tchad, le Burkina-Faso et le Togo). Mission : assurer les liaisons aériennes interétatiques.

Pendant quatre décennies, elle connut de beaux jours, et a compté jusqu’à 5.100 employés et une flotte de 16 avions, d’après un dossier de l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique publié entre le 28 mars et 02 avril 2021. Plombée par des difficultés économiques et des erreurs de gestion, Air Afrique a déposé le bilan et a été liquidée en 2002.

Au moment de sa faillite, elle comptait plus de 4.000 salariés dont 860 Sénégalais répartis dans les onze pays l’ayant fondée, selon le Collectif de ses ex-travailleurs non indemnisés au Sénégal. « Parmi ces Sénégalais, plus de 600 ont été indemnisés entre 2009 et 2014 », selon Mody Diop. Sur les 260 restants, 252 composent le Collectif des ex-travailleurs non indemnisés.

Qu’entend-on par « faute de moyen» ?

Le député Théodore Chérif Monteil a expliqué que quand il a dit par « faute de moyens », il parlait d’une « couverture maladie inexistante ».

Quant à Mody Diop, il a dit faire référence à la précarité, ceux qui sont décédés étant des « personnes, qui, du jour au lendemain, se sont retrouvées dans la précarité, avec des familles éclatées, des divorces, des enfants déscolarisés… ». Selon lui, les ex-travailleurs sénégalais d’Air Afrique « étaient plongés dans la misère ».

Meïssa Babou est économiste, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar. Selon lui, au Sénégal, on peut assimiler le « manque de moyens » à « un manque de revenus » : « une personne qui n’a pas les moyens de vivre, de se loger dignement, de manger, de se soigner ».

Quand «une personne perd son emploi, son revenu, alors qu’elle est seule avec une famille en charge, il y a un risque que cette famille se déstructure. Pour vivre en paix, il faut un capital », a affirmé M. Babou.

Peut-on mourir « faute de moyens » ?

Docteur Ama Ndaw Mbengue, clinicien, estime que l’expression « ‘faute de moyen’ peut être vu sous plusieurs angles ». Par exemple, a-t-il expliqué, « une personne qui n’a pas les moyens de manger à sa faim, d’avoir un habitat décent, est exposée à la malnutrition et à toutes sortes de maladies. Et si elle n’a pas les moyens de se soigner, elle peut en mourir. Donc, on peut dès lors lier la mort au manque de moyens ».

Pour Dr Ousmane Kâ, médecin généraliste, il est « inacceptable » que l’on puisse mourir aujourd’hui « faute de moyens », mais cela peut arriver quand un patient n’arrive pas à s’offrir l’ordonnance qu’on lui a prescrite. « Cette situation peut être la cause de sa mort », a-t-il jugé.

D’après l’économiste Meïssa Babou, le manque de moyen « ayant des conséquences mentales, financières et physiques conduit une personne dans une situation où elle perd son honneur et se morfond, le plus souvent dans un stress qui peut la tuer ».

« Quand votre famille est mise dans la rue parce que vous n’avez plus de quoi payer votre loyer, quand vous n’avez plus de quoi vous soigner ou soigner votre famille, la finalité est dramatique », a poursuivi Meïssa Babou.

Couverture maladie universelle

Aly Fall, conseiller technique chargé des médias et des relations publiques de l’Agence nationale pour la Couverture Maladie universelle (CMU) du Sénégal, indique que pour bénéficier des services du programme de la CMU  au Sénégal, il faut s’acquitter d’une cotisation de 3.500 francs CFA par an et adhérer à une mutuelle de santé en payant 1.000 francs CFA.

Par le biais de la CMU, institution publique mise en place en 2013, l’État ajoute 3.500 francs CFA à la cotisation de l’adhérent, ce qui fait un montant total de 7.000 francs CFA. Une fois l’adhésion effectuée, la prise en charge au niveau des structures de santé publiques est fixée à 80 % et 50 % au niveau des officines privées.

« Le programme de Couverture maladie universelle n’exclut personne. Même le non-salarié qui a une capacité contributive de 4.500 francs CFA par an est pris en compte », a précisé Aly Fall.

Mourir « faute de moyens » ?

Au Sénégal, « près de 80 ex-agents d’Air Afrique sont morts,  faute de moyens », a déclaré le député sénégalais Théodore Chérif Monteil, qui a précisé à Ouestaf News se fonder sur des chiffres du Collectif des ex-agents d’Air Afrique dans le pays et l’« inexistence d’une couverture maladie» les concernant.

Ce bilan a été confirmé à Ouestaf News par un responsable des ex-travailleurs d’Air Afrique non encore indemnisés au Sénégal, Mody Diop. Selon lui, il s’agit de personnes décédées depuis la liquidation d’Air Afrique, et mortes « dans la misère ».

Cependant, même si le Collectif a refusé de fournir pour des raisons de confidentialité l’âge exact de chaque personne décédées, la moyenne des personnes décédées (60 ans) les rapproche de la moyenne de l’espérance de vie au Sénégal qui était en 2002 à 58,675 ans et qui  se situe  à 67,941 en 2019, selon le données de la Banque mondiale

Selon des spécialistes en économie et en santé interrogés par Ouestaf News, le manque de moyens se traduisant par l’incapacité de « se nourrir, de payer ses ordonnances, de se loger », etc, peut bien conduire à la mort.

Il est cependant difficile d’établir une corrélation de cause à effet dans le cas d’Air Afrique, sans déterminer les causes exactes du décès pour chaque individu.

Par ailleurs, l’existence d’un programme de Couverture maladie universelle au Sénégal, accessible à tous pour des montants modiques (3500 FCFA an), et qui « n’exclut personne » selon ses responsables, relativise la question de la prise en charge médicale « faute de moyens ».  

La déclaration du député Théodore Chérif Monteil est en partie avérée, notamment en ce qui concerne les statistiques (nombre de décès au moment où il s’exprimait). Par contre, les liens de cause à effet entre les décès et la situation sociale des ex-travailleurs décédés est beaucoup plus difficile à déterminer avec exactitude.

MGN-PA/fd/cs/ts

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