Présidentielle en Gambie : Barrow inquiète la société civile

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Arrivé au pouvoir en 2016, Adama Barrow avait suscité beaucoup d’espoir. Son quinquennat aura été marqué par des promesses non tenues, selon ses adversaires.

Ouestafnews – La Gambie s’achemine dans moins de trois mois, vers un scrutin présidentiel très attendu, le premier de l’ère post-Jammeh, qui verra le successeur de ce dernier, Adama Barrow, remettre son mandat en jeu.

Des membres de la société civile gambienne, relayés par leurs collègues ouest africains, craignent un noyautage du processus démocratique et appellent à la mobilisation.

Barrow est arrivé au pouvoir en décembre 2016, à la faveur d’une élection démocratique. Mais il ne s’installera à la présidence qu’après moult péripéties pour faire accepter à son prédécesseur le verdict des urnes et de se faire passer le relais.

Cette élection avait marqué la fin de 22 ans de règne sans partage de Yahya Jammeh, aujourd’hui exilé en Guinée équatoriale. Ses 22 ans au pouvoir ont été marqués par des violations massives des droits de l’homme (torture, assassinat, disparitions, etc.).  

Le premier quinquennat de Barrow, qui avait suscité beaucoup d’espoir à son arrivée au pouvoir, aura été marqué par un retournement de situation spectaculaire. Au point que l’on s’interroge à nouveau sur l’avenir de la démocratie gambienne.

« Nous allons vers une présidentielle avec beaucoup d’enjeux en Gambie, et il est important que le processus démocratique ne soit pas laissé entre les mains des seuls politiques », plaide Marcella Samba-Sesay, directrice exécutive de Campaign For Good Governance, une ONG basée en Sierra Leone. Selon Mme Samba Sesay, la société civile a un rôle important à jouer dans ce scrutin, en termes de « supervision et de vérifications des faits ».

Déterminé à se faire réélire, l’actuel président gambien, qui entre temps a formé son propre parti, n’a pas hésité à s’allier avec l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC, sigle en anglais), la formation de son prédécesseur, Yahya Jammeh.

De l’avis de Muhammad Lamin Saidy Khan, coordonnateur du mouvement Africans Rising, le travail de veille de la société civile ne peut se faire sans une forte implication de la presse gambienne.

« Un rôle important a été joué par la Gambia Press Union (syndicat des journalistes gambiens) dans la mobilisation et la formation, mais il reste encore des efforts à faire », estime-t-il.

Khan et Sesay s’exprimaient tous les deux lors d’un webinaire organisé par le West Africa Civil Society Institute (WACSI, basé au Ghana) sur le thème : « Elections en Gambie : dévoiler les contraintes et les perspectives d’une démocratie plus forte pour le peuple ».

Madi Jobartey, représentant en Gambie de la Westminster Foundation for Democracy (WFD), entrevoit une perspective sombre quant à la finalisation des réformes institutionnelles qui devaient déboucher sur une nouvelle Constitution.

« Si Barrow obtient un second mandat, c’est moins de pression sur ces épaules et je ne le vois pas se presser pour respecter ses promesses », note-t-il.

Lors de ce mandat qui s’achève, le président Barrow, selon ses adversaires, s’est déjà illustré par des promesses non tenues. On l’accuse notamment de n’avoir pas tenu parole sur la réduction de son mandat et sur les réformes institutionnelles appelées à placer la Gambie sur les rails de la démocratie après le douloureux épisode Jammeh.

Pour en finir avec l’héritage Jammeh, un programme de réformes institutionnelles, couvrant la période 2018-2021, a été lancé afin de rétablir l’Etat de droit, renforcer la démocratie, promouvoir la justice transitionnelle et transformer le secteur de la sécurité.

« Ces réformes n’ont pas abouti et on ne sait pas pourquoi », se désole Lamin Sey, un activiste gambien.

Par exemple, la nouvelle constitution, très attendue par les observateurs et les militants des droits de l’Homme n’est toujours pas votée. Le texte qui consacre la limitation à deux du mandat présidentiel est depuis août 2020 au niveau du parlement.

« Le président Adama Barrow a fait le serment de réformer en profondeur le pays et de mettre fin à la répression qui avait caractérisé le gouvernement précédent. Presque cinq ans plus tard, le paysage législatif de la Gambie n’a guère changé », souligne Amnesty international dans une note publiée le 22 septembre 2021.

Alliance contre nature ?

Aux yeux des analystes, c’est un président converti à la « realpolitik » qui va à la conquête d’un second mandat. Non seulement, il est revenu sur sa promesse de réduire son mandat à 3 ans, une décision sanctionnée par des violentes manifestations populaires courant janvier 2020, mais aussi il a aussi créé un parti, le People’s National Party (NPP).

A la surprise générale, le NPP a annoncé le 5 septembre 2021, sa coalition avec l’ex-parti au pouvoir, l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC, sigle en anglais), le parti de Yahya Jammeh.

Cette alliance avec l’APRC, en plus d’être une grande déception pour les victimes des exactions de l’ancien régime, fait craindre un retour par la fenêtre de celui que le peuple avait destitué en 2016. Certains le soupçonnent d’avoir encore de l’influence sur le parti.

Pour Madi Jobartey, la transparence de la présidentielle du 5 décembre constitue un enjeu fondamental, au-delà du travail de contrôle attendu de la société civile et des médias. Selon lui, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a un rôle à y jouer pour s’assurer de la transparence du scrutin.

« Il faut que la décision des Gambiens soit respectée par tous à l’issue du vote », souligne Marcella Samba-Sesay, plaidant au passage pour un renforcement de la citoyenneté en Gambie. Un travail qui, à ses yeux, doit transcender les formations politiques car si les opposants défendent les mêmes principes que la société civile, une fois aux affaires, ils changent souvent de trajectoire.

MN/md/fd/ts

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