Procès assassinat de Sankara : ce que l’Afrique peut en attendre

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Accusé de complicité d’assassinats, recel de cadavres et attentat à la sûreté de l’Etat, l'ombre de l'ex-président Blaise Compaoré (droite) va planer sur le procès de l'assassinat de Thomas Sankara (gauche) ouvert le 23 octobre 2021 à Ouagadougou.//Photo montage-Ouestaf News

Ouestafnews – Que faut-il attendre d’un procès qui se tient trente-quatre ans après les faits et en l’absence du protagoniste fondamental, Blaise Compaoré ? Pour nombre d’intellectuels africains, l’exercice de vérité au cœur de l’assassinat de Thomas Sankara est déjà une victoire contre l’impunité, en attendant de tirer profit des enjeux et des perspectives qu’il porte.

Après une interruption de deux semaines, le procès des assassins présumés de Thomas Sankara et de douze de ses proches est entré dans le vif du sujet. Mardi 26 octobre 2021, Yamba Elisée Ilboudo, ex-soldat de première classe au service de l’ex-président Blaise Compaoré, a raconté sa part de vérité devant le tribunal militaire de Ouagadougou. Pour les avocats des parties civiles, c’est le témoin « le plus coopératif » des événements tragiques du 15 octobre 1987 qui allaient emporter le « Che» africain.

L’ombre vieillie de l’ex-président Compaoré, aujourd’hui exilé en Côte d’Ivoire, planera sur ce procès. Théoricien ombrageux d’une idéologie de « Rectification », il a sacrifié son ex-frère d’armes, Thomas Sankara, avant de s’emparer du pouvoir qu’il exercera de manière autoritaire pendant vingt-sept ans. Il sera chassé du pouvoir par une révolution populaire en octobre 2014.

Exfiltré en Côte d’Ivoire par des « amis » et devenu « ivoirien » par nécessité, Compaoré est accusé de trois chefs d’inculpation : complicité d’assassinats, recel de cadavres, attentat à la sûreté de l’Etat. L’adjudant-chef Hyacinthe Kafando, son homme de confiance en cavale, est l’autre chaînon manquant du puzzle meurtrier tricoté au conseil de l’Entente, siège du Conseil national de la révolution.

Malgré tout, « on parie qu’avec des témoignages, interrogatoires et confrontations, il sortira des audiences assez d’éléments solides qui permettront à la famille de Thomas Sankara de faire enfin son deuil », espère le Dr. Etienne Fakaba Sissoko, chercheur au Centre d’analyses politiques, économiques et sociales du Mali (Crapes). Sur un plan purement politique, la tenue de ce procès est « un grand pas contre l’impunité », ajoute Sissoko, également enseignant à la faculté des sciences économiques et de gestion de Bamako.

« Un grand pas contre l’impunité »

Au Burkina Faso, en Afrique et ailleurs, ce procès historique passionne et interpelle eu égard à la personnalité de Thomas Sankara, jeune militaire arrivé au pouvoir à la suite d’un Coup d’Etat en 1984 ; à l’idéal qu’il incarnait aux yeux de plusieurs générations d’Africain ; aux enjeux et perspectives dont il est porteur dans un contexte international qui a beaucoup évolué. On doit à Thomas Sankara le nom actuel du pays. Ce n’est pas là le seul héritage qu’il a laissé au Burkina Faso après quatre ans d’une révolution qui aura marqué les esprits.

« Le principal enjeu est de savoir si la vérité va enfin éclater sur les circonstances réelles de l’assassinat, sur les vrais commanditaires, sur les ramifications internationales. En l’absence du principal accusé, Blaise Compaoré, il n’est pas sûr que toute la vérité soit connue », souligne pour Ouestaf News Demba Moussa Dembélé, président de l’Africaine de recherche et de coopération pour le développement endogène (Arcade).

« Symboliquement et politiquement, la tenue du procès (…) peut réjouir beaucoup de monde », concède Alioune Tine, président-fondateur du Think-Tank Afrikajom Center. « Mais la question de l’impunité qui explique pourquoi Compaoré et compagnie n’ont pu être jugés pendant trente quatre ans reste intacte. »

Loin des tribunaux internationaux, le procès des bourreaux de Sankara et de ses partisans déplace, pour quelques semaines, le curseur du droit sur un front domestique.

« Cette affaire doit inspirer l’Afrique de l’Ouest en démontrant que les Africains sont capables d’organiser un procès de cette envergure sans éprouver le besoin de recourir à la Cour pénale internationale», renchérit Etienne Fakaba Sissoko. Selon le chercheur malien, le procès en lui-même « donne vie à un élément essentiel du discours de Sankara, l’indépendance de l’Afrique ».

« Cette audience est historique, car cela fait des années qu’on cherche à tourner la page de l’impunité », estime Aziz Salmone Fall, coordonnateur de la campagne internationale « Justice pour Thomas Sankara » et professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et à l’Université McGill, sur le site du média en ligne canadien La Presse.

 « Héritage politique »

Pour sa part, Demba Moussa Dembélé cultive la prudence en attendant de « savoir si le Burkina Faso a la capacité d’organiser un procès juste et équitable étant donné la sensibilité du sujet, les personnages et les puissances étrangères impliquées. » Un défi qu’Alioune Tine lie à la nécessité de construire des Etats forts, avec des institutions judiciaires compétentes et indépendantes.

Ce paramètre peut expliquer la stratégie du principal avocat de Blaise Compaoré, Me Pierre-Olivier Sur, qui assimile le tribunal militaire à une « salle de théâtre » où le jeu consiste à fourguer des habits judiciaires à « un procès politique » au verdict connu d’avance.

En dépit de l’absence de deux protagonistes de taille, Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando, « ce procès prouve que la lutte, la ténacité et la persévérance finissent par payer, quelles que soient les embûches dressées par ceux qui ont perpétué cet acte odieux », se rassure Demba Moussa Dembélé.

Prévues pour durer au moins trois mois, les audiences ont lieu dans un contexte tendu pour le Burkina Faso, pays fragilisé par des attaques violentes attribuées à des bandes jihadistes qui sévissent dans le Sahel. Il faut espérer qu’elles n’auront pas d’influence sur les sentences attendues.

MD/ts

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