Samir Amin, et quelle sérénité chez ce grand révolutionnaire !

L’inhumation de Samir Amin aura lieu, le 1er septembre 2018 à Paris. Dans ce texte, une amie proche lui rend hommage.

Par Coumba Touré*

Je n’aime pas écrire sur les morts puisqu’ils n’ont pas de droit de réponse. J’ai peur d’écrire sur les morts au cas où ce que je dis ne correspond pas à ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent. Parler aux morts est risqué, c’est un monologue. Mais voilà que je déroge à mes règles et je sens que je risque d’y déroger de plus en plus avec l’âge qui avance, je connais de plus en plus de morts.

On enterre Samir Amin demain le 1er septembre 2018.  J’avoue que je l’ai aimé, il était admiré par ceux et celles que j’admirais. C’était toujours un plaisir de voir sa silhouette dans Dakar. Son existence était importante pour moi. Il avait quelque chose de rassurant. Le voir vaquer à ses affaires, s’asseoir et lire dans un café était la preuve que c’était possible d’avoir des pensées révolutionnaires, de les assumer, de les exprimer, de les écrire, de créer et de soutenir des institutions pour en faire une réalité, et à côté, vivre et vieillir tranquillement à Dakar.

La dernière fois que je l’ai vu, un mois avant son décès nous avons peu parlé des politiques. Il voulait savoir ce que je faisais en ce moment. Je lui ai parlé d’Africans Rising, je lui ai donné mon dernier livre pour enfant en Anglais. La toute dernière parole que nous avons échangée alors qu’il lisait en face de la mer un document en arabe : il m’a chargé de dire qu’il y avait un besoin de créer une nouvelle « internationale » …

Cependant ce qui m’est resté, c’était sa douceur, l’attention qu’il portait aux enfants. Une certaine tendresse face à la vie. Pour certains, l’âge donne la sagesse et l’apaisement, il a pu être différent dans sa jeunesse. Je ne saurais le dire mais ce qui m’a marquée, c’est cette soif continue d’apprendre, l’amour de la lecture et l’amour tout court. J’étais émerveillée de voir ce vieux couple sortir, manger, écouter la musique, danser, se remémorer de petites histoires de vies qui surgissaient dans nos conversations durant leur temps au Mali sous Modibo Keita.

Quelques fois les coups de la vie, et surtout lorsqu’on est conscient des injustices, peuvent nous rendre amère, nous mettre en colère et, très souvent, même si elle est justifiée elle fait mal au porteur.

Ma prière pour tous ceux et celles qui se battent pour la justice pour la paix, surtout pour les jeunes, est la chance d’une longue vie mais surtout une bonne santé. Une vie assez longue pour grandir et guérir, une vie assez longue pour connaître la joie et l’amour et agir dans la tendresse.

A tous ceux et celles qui l’ont connu et aimé, à tous ceux et celles à qui il manque déjà, je présente toutes mes condoléances. Notre hommage pour lui consistera à lire et à faire lire ses écrits.

Notre hommage sera de faire notre part et de permettre à des jeunes de prendre le relais de sa réflexion et de ses actions. Notre hommage sera de célébrer les vivants, les géantes et géants africains sur le continent et dans la diaspora.

(*) – Coumba Touré, est une écrivaine et activiste panafricaniste. Elle est aussi la Coordinatrice d’Africans Rising.

Lire aussi : Décès de Samir Amin : l’Afrique salue la mémoire d’une figure emblématique

PARTAGER