Sénégal : ces projets de développement que refusent les populations

La centrale à charbon de Bargny. Photo/Ouestafnews

Ouestafnews- A la faveur de son Plan Sénégal Emergent (PSE), le gouvernement sénégalais a lancé plusieurs projets de développement qui vont du secteur du extractif à l’énergie en passant par le transport maritime et terrestre. En dépit de leur potentiel bénéfice économique, la plupart de ces projets suscitent une résistance acharnée des populations qui, entre autres griefs, dénoncent dans nombre de cas des expropriations ou encore la destruction de leur cadre de vie.

Siny Guèye multiplie les allés et retours, le visage inexpressif, malgré une chaleur de plomb rendue davantage insupportable par la poussière et les mouches. Elle déverse sur une natte des cageots remplis à ras bord de petits poissons séchés. Assises sous une hutte en paille, une dizaine de ses camarades s’offrent une pause autour d’une glacière remplie d’eau fraîche. Aux alentours, d’autres femmes devisent avec des charretiers venus livrer le poisson, tout droit sortis des premières pirogues.

Nous sommes sur la plage de Bargny (15 kilomètres de Dakar), chez les transformatrices de produits halieutiques. La tranquillité de ces braves dames n’est qu’apparente, car disent-elles, leur gagne-pain est menacé par l’érection de la centrale à charbon,  une gigantesque construction d’où s’échappe en cette matinée une grosse fumée noire.

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Considéré comme très polluant avec de probables dangers sur la santé et l’environnement, le charbon suscite la crainte à Bargny. Première installation du genre au Sénégal, la centrale à charbon de Bargny a été co-financée à hauteur de 135 milliards FCFA par la Banque africaine de développement (BOAD), la banque néerlandaise FMO et la Banque africaine de développement (BAD).

Sur son site web, la Compagnie d’électricité du Sénégal (organisation qui gère la centrale à Charbon de Bargny) assure que sa centrale thermique à charbon va fournir de l’électricité « bon marché », soit à 65 FCFA le kilowatt/heure. Dans la grille tarifaire de la Senelec, le kilowatt/heure, est vendu aujourd’hui entre 90 et 112 FCFA pour l’usage domestique et entre 128 et 149 FCFA pour l’usage professionnel.

De sa phase de projet jusqu’à sa réalisation et fonctionnement, les populations n’en finissent pas de pester contre cette centrale d’un « autre temps ».

Guerre contre le charbon

En plus des « méfaits » sur la santé, l’environnement et l’écosystème marin. Les promoteurs de l’installation sont régulièrement accusés de n’avoir pas respecté le code de l’environnement, ici à Bargny. A Khelcom (nom donnée à cette aire où les femmes s’activent dans la transformation du poisson), on peut constater que des femmes travaillent à seulement une centaine de mètres de la centrale.

Ajoutée à la fumée des poissonnières qui enguirlande la plage, l’air est quasiment irrespirable. Visiter Khelcom, c’est avant tout un défi pour les poumons. Certaines habitations se situent à moins de 300 mètres. D’ici,on peut apercevoir les dunes de charbon qui surplombent le mur d’enceinte, totalement livrées aux vents.

Pour Cheikh Fadel Wade, membre du Réseau des associations pour la protection de l’environnement et la nature (Rapen), basé à Bargny, le code de l’environnement n’a pas été respecté sur ce point précis : la distance entre les habitations et la centrale.  Les installations susceptibles de dégager des émanations nocives sont rangées dans la catégorie «installations de première classe» par le code de l’environnement.

D’après l’article L 13 dudit code, de telles installations doivent être «obligatoirement» situées, «sur un rayon de 500 mètres au moins, des habitations, des immeubles habituellement occupés par des tiers, des établissements recevant du public et des zones destinées à l’habitation, d’un cours d’eau, d’un lac, d’une voie de communication, d’un captage d’eau».

Au cours de cette enquête Ouestaf News a envoyé plusieurs courriels à Mor Seye Fall, le chargé de communication de la centrale en vue d’obtenir une interview avec le directeur de la CES, Eric Lhomme. En réponse à nos courriels, M. Fall soulignait que «la demande a été transmise à sa hiérarchie». Nous n’avons jamais eu de retour malgré des relances par téléphone.

Les femmes de Khelcom craignent pour la survie de leur commerce mais poursuivent quand même leurs activités. Toutefois, fait remarquer le Rapen, d’autres sont moins chanceux comme tous ces propriétaires de parcelles qui attendent d’être indemnisés mais restent encore dans le flou.

Selon, un document de la Banque africaine de développement (BAD) consulté par Ouestaf News, le montant des indemnisations est estimé à 2 milliards FCFA . A cet effet, un accord tripartite a été signé entre la mairie de Bargny, la Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec) et la Compagnie d’électricité du Sénégal (CES, le gestionnaire de la centrale à charbon). Pour l’instant ces parties prenantes ont mis sur la table la somme de 1,207 milliard sur les 2 milliards FCFA d’indemnisations, note la BAD.

Port vraquier et minéralier à Sendou

En quittant le site Khelcom, il nous a fallu une dizaine de minutes de marche sur des sillons bordés de détritus de toutes sortes, pour joindre Sendou. Jadis dans le giron de Bargny, ce village de pêcheurs de 3.000 habitants a été érigé en commune en 2011.

Sendou est le réceptacle d’un projet tout aussi critiqué que la centrale, à savoir le Port minéralier et vraquier (PMV) qui va occuper une superficie de 1.300 hectares. «L’étude d’impact environnemental et social n’est toujours pas présentée », souligne Issa Guèye, le porte-parole du Collectif pour la défense des intérêts de Bargny et de Sendou.

Sur place les travaux de construction du PMV vont bon train, des ouvriers en gilets verts s’échinent à la tâche sous une énorme quantité de poussière soulevée par des grues et des excavatrices.

Ici à Sendou, le futur port avec les produits chimiques (gypse, clinker, phosphate, soufre …) qu’elle devra manipuler, est jugée par ses adversaires très proche des populations notamment celles du quartier Minam au milieu duquel trône une école élémentaire laissée à l’abandon. Le PMV a été accordé sans appel d’offres à Sénégal Minergy Port (SMP), basée à Dakar et dirigée par Dame Diané, un homme d’affaires, réputé être proche du président Macky Sall.

Dans le cadre de cette enquête nous avons sollicité auprès de lui une interview mais notre courriel envoyé le 20 février 2019 n’a pas eu de retour malgré des relances par téléphone. Toutefois, dans un reportage de TV5 où il a été filmé en caméra caché, M. Diané affirme qu’il y a eu bel et bien une étude d’impact environnemental sans toutefois parler de son contenu.

Ouestaf News a pu consulter un exemplaire de cette  étude d’impact environnemental et social (EIES). Le document daté de décembre 2017 porte la mention « rapport provisoire », ce qui selon les procédures, signifie qu’il doit être validé par le comité technique de la Direction de l’environnement et des établissements classés (DEEC), soit la dernière étape avant la version finale. Quant à la version finale, impossible d’en trouver une copie.

SIHAM et la lagune à Mbour

Un peu partout dans le pays où ce type de projets sort de terre, les études d’impact environnemental, leur absence ou leur manque de fiabilité, sont au cœur des contestations par des populations qui se plaignent du non respect des recommandations.

Après Bargny, cap sur Mbour (80 Km de Dakar) plus précisément dans la localité de Mballing pour y constater le même problème dans un projet immobilier très contesté.

La Société Immobilière d’Habitation Moderne (SIHAM) a obtenu la cession de deux hectares sur la plage de cette ville côtière, afin d’y construire une cinquantaine de logements.

Regroupés en une entité dénommée Coalition pour la défense des intérêts de Mbour (CDIM), des jeunes ont mené le combat contre ce projet actuellement suspendu depuis que la direction de la surveillance et de l’occupation des sols (DSCOS) y est venue le 6 avril 2018 donner l’ordre aux ouvriers de SIHAM d’arrêter les travaux.

«Ce qui est curieux, c’est qu’aucune étude d’impact environnemental n’a été faite», selon Ahmed Sow, un membre du CDIM rencontré à Mbour.

Pour le CDIM qui parle de violation du code de l’environnement, l’étude d’impact environnemental est d’autant plus nécessaire que le  cordon maritime comporte une lagune que les Mbourois considèrent comme un précieux rempart contre les inondations.

Entre développement et conservatisme

Pour défendre ces projets, l’Etat avance les arguments liés au développement et à la lutte contre la pauvreté.

«Ce n’est pas la fumée de la centrale à charbon de Sendou qui est un danger pour le Sénégal, c’est la pauvreté. Et pour réduire la pauvreté, […] il faut forcément régler la question de l’approvisionnement en électricité», disait le directeur général de la Senelec de l’époque, Amadou Makhtar Cissé, cité par jeuneafrique.com. M. Cissé est devenu ministre de l’Energie et du Pétrole dans le nouveau gouvernement nommé le 07 avril 2019.

Alors, en rejetant ces projets, les populations refuseraient-elles du même coup le e développement ? Non, rétorque Issa Gueye, porte-parole du collectif pour la défense des intérêts de Bargny et de Sendou.

« La volonté de l’Etat s’impose à tout le monde, mais la frustration et le rejet des populations restent compréhensibles quand leurs droits ne sont pas respectés », explique-t-il.

En dépit de son bannissement progressif dans les pays du nord, le charbon a pourtant le vent en poupe en ailleurs en Afrique. En Afrique du Sud, 90% de la production énergétique est fournie par des centrales à charbon.

D’après des données de Coalswarm (organisation basée aux Etats-unis qui fait le suivi de l’usage du charbon dans le monde), plus de 100 centrales alimentées au charbon sont en cours de planification ou de construction à travers une dizaine de pays africains (hors Afrique du Sud). Selon Greenpeace, 40% de la production d’électricité à travers le monde passe par le charbon.

«L’énergie est certes indispensable à l’activité économique mais les risques climatiques et sanitaires associés à l’utilisation longue durée du charbon ne sont pas négligeables, y compris d’un point de vue économique », souligne l’ingénieur géologue, FaryNdao dans son ouvrage intitulé : « l’Or noir du Sénégal ».

Selon les chiffres fournis par le président Macky Sall, la production électrique est passée de 571 mégawatts en fin 2011 à 1.141 mégawatts aujourd’hui. Un progrès qu’il a imputé au renforcement du « mix énergétique », avec l’ouverture de centrales solaires.

Que cela soit la centrale ou le PMV, les promoteurs axent souvent leurs communications sur les rendements économiques de leur projet.

C’est ainsi que Sénégal Minergy Port soutient sur son site web que son PVM va contribuer à l’amélioration de la compétitivité économique à travers, entre autres, « une réduction des coûts de transport terrestre, du fret maritime» en plus de « renforcer les exportations sénégalaises dans le domaine minier ».

La contestation et la réticence des populations face à ses projets publics comme privés sont très prégnantes au Sénégal. Du secteur des mines au transport terrestres en passant par l’habitat et le foncier, presque tous les projets ont été marqués par de profonds désaccords entre l’Etat et les populations.

L’on se souvient, de la forte polémique qui a entouré l’exploitation du zircon à Niafrang (Sud) et surtout à Diogo (nord). Aujourd’hui Diogo (où l’Etat sénégalais détient 10% des parts) est considérée par les experts comme la 6ème plus grande mine de zircon dans le monde.

Des projets agricoles comme la production d’éthanol dans la commune de Ndiael dans la région de Saint-Louis, assimilés par les populations à « de l’accaparement des terres ». A Diass, où est érigé le nouvel aéroport international Blaise Diagne (ouvert en décembre 2017), des populations ont pendant longtemps pesté contre le projet dénonçant la perte de leur terres. En 2006,  Les mêmes problèmes ont été notés lors de la construction de l’autoroute à péage qui relie aujourd’hui la capitale Dakar à l’aéroport de Diass.

Dans tous les projets énumérés ici, un des principaux points de discorde réside sur les « expropriations foncières ». Toutefois d’après les chiffres officiels, 95% des terres au Sénégal appartiennent au domaine national.

MN/ on/ts