Sénégal : journaliste et militantisme politique, une tendance qui divise

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Pour certains, allier journalisme et politique est possible, pour d’autres non. Pourtant, la Charte qui régit le métier et le principe d’objectivité sont très clairs là-dessus.

Ouestafnews – Allier journalisme et militantisme politique peut-il garantir le respect de l’éthique et de l’honnêteté que requiert l’exercice du métier ? Au Sénégal, de plus en plus de journalistes succombent aux sirènes de la politique. Un phénomène qui divise jusque chez les professionnels de l’information.

Des journalistes qui s’engagent en politique. C’est le phénomène en vogue au Sénégal. Lors des élections locales de janvier 2022, tout comme pour les prochaines législatives de juillet 2022, de plus en plus de gens de médias s’emparent de la casquette de militant politique sans pour autant se débarrasser de celle du journaliste. La tendance suscite un vif débat au sein de l’opinion et dans le milieu de la presse.

La polémique autour de la question a eu un tel écho qu’il a poussé le Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie (Cored) à organiser un panel entre professionnels le 25 avril 2022. Est-il possible d’allier militantisme politique et journalisme sans mettre en cause son indépendance et sa crédibilité ? N’y a-t-il pas un conflit d’intérêts manifeste ?

L’initiative du Cored est partie du cas d’un animateur d’une émission politique et présentateur de la revue de la presse en langue locale à la Sen TV (privée), Ahmet Aïdara. Ce dernier a bâti son succès et sa popularité sur sa « revue de presse », théâtrale et outrancière, déclinée dans un style et des normes qui défient tous les codes journalistiques :  mesure, équilibre, équité, indépendance, impartialité, sacralité de faits, etc. Tout le monde a regardé et laissé faire. Dans un pays à majorité analphabète (+ 54 % selon les derniers chiffres officiels), la sauce a très vite pris et les masses ont fait de l’animateur leur vedette.

Fort de sa renommée, M. Aïdara s’est lancé en politique tout en continuant son travail. Aujourd’hui, il est élu maire de la ville de Guédiawaye (l’un des cinq départements de la capitale, Dakar), suite aux élections municipales de janvier 2022 lors desquelles il a battu le maire sortant, Aliou Sall, frère du président Macky Sall.

Même élu, et ayant compris la force des médias, le nouveau maire n’a pas voulu lâcher « sa revue de presse ».  Le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA), adressera alors une mise en demeure à son employeur (le groupe D-Média, propriétaire de la Sen TV), pour le sommer de mettre un terme à ses prestations. Sans succès.  C’est alors que s’engage un bras de fer et le CNRA suspend le signal de la SenTv pendant 72 heures pour contraindre le groupe de presse à se « conformer » aux lois. Le Cored, pour une rare fois, s’alignera derrière la décision du CNRA sur la base des dispositions contenues dans la Charte des journalistes du Sénégal qui en son article 15 prévoit que le journaliste doit « éviter les situations de conflits d’intérêts ou d’apparence de conflits d’intérêts ».

Dans le même avis, le Cored qui dispose d’un « tribunal des pairs » pour les journalistes et professionnels des médias, demande également au CNRA d’aller jusqu’au bout de sa logique en interdisant la nomination de journalistes engagés politiquement à la direction des médias du service public.

Les trois principaux médias « publics » (le quotidien Le Soleil, l’Agence de presse sénégalaise et la Radiotélévision sénégalaise) ont presque toujours été contrôlés par des soutiens ou des militants actifs des partis au pouvoir, par le truchement de la présidence de la république.

Question d’éthique

Même si le débat a pris une plus grande ampleur cette fois-ci, la reconversion de journalistes en militants politiques n’est pas une nouveauté au Sénégal. Abdou Latif Coulibaly, ancien journaliste devenu ministre, secrétaire général du gouvernement, avait basculé en politique en déclarant sa candidature à la présidentielle de 2012. Il a fini par rallier la coalition ayant mené Macky Sall au pouvoir. Il est aujourd’hui militant du parti présidentiel.

Panéliste lors de la table ronde du Cored, M. Coulibaly qui a « renoncé » au métier de journaliste pour se consacrer pleinement à son engagement politique reconnaît l’impossibilité, pour lui, de cumuler engagement politique et journalisme.

« Cela relève de l’éthique personnelle de chacun et de ce qu’il fait de son métier », précise-t-il. Puis, il ajoute : « vous êtes journaliste quand vous êtes dans une salle de rédaction. C’est là que se fait le journalisme ».

Pour sa part, Hamadou Tidiane Sy, directeur de l’Ecole de Journalisme, des Métiers de l’Internet et de la Communication (E-jicom)*, également intervenant au panel du Cored donne un avis plus tranché. Qu’il s’agisse d’éthique personnelle ou pas, le journaliste doit « éviter les situations de conflits d’intérêts ». Il lui est donc impossible d’avoir une double casquette d’homme politique et de journaliste. Selon lui, la question de fond qui se pose est celle de la « crédibilité » du journaliste lorsque ce dernier s’engage en politique.  

Mamadou Thior, président du Cored, a, quant à lui insisté sur la nécessité pour le CNRA « d’examiner de plus près les situations des dirigeants des médias du service public » politiquement engagés dans la coalition au pouvoir. »

D’autres acteurs jugent également inacceptable cette double posture de journaliste-politicien. Elimane Kane, président du think-tank Legs Africa, interrogé par Ouestaf News, pense qu’il « est plus éthique de ne plus agir en tant que professionnel de l’information quand on s’engage en politique ».

Quant à l’ancienne directrice du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti), Mme Eugénie Rokhaya Aw, intervenante au panel, elle a une opinion différente. Elle rappelle sa propre expérience au sein du quotidien national, Le Soleil, d’où elle avait été renvoyée pour son engagement politique, officiellement, « contraire à la ligne éditoriale de l’organe ». Sans arrêter sa carrière de journaliste, elle continua son action politique qui l’avait aussi conduite à la prison à l’époque du parti unique au Sénégal, rappelle-t-elle.

Ass Mademba Ndiaye, ancien secrétaire général du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (Synpics), et modérateur du débat se dit lui, « scandalisé par la décision du CNRA par rapport au cas d’Ahmet Aïdara » parce qu’il considère qu’ « avant tout, c’est une question de liberté  et un journaliste peut librement avoir des convictions politiques ». Toutefois, précise-t-il « pour des raisons d’honnêteté et d’objectivité, un journaliste qui s’engage en politique doit quitter les rédactions ».

KAN-FD/md/hts

*Par souci de transparence, la rédaction d’Ouestaf News signale qu’Hamadou Tidiane Sy, participant au panel du Cored et cité dans cet article, est aussi le fondateur d’Ouestaf News.

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