Sénégal : la Casamance peut-elle rêver de paix ?

Ouestafnews- A peine le président sénégalais Macky Sall, a-t-il fini de lancer son appel à une paix définitive en Casamance « sans vainqueurs, ni vaincus », que la violence s’invite de nouveau dans cette partie sud du Sénégal déjà très meurtrie.

En proie à une insurrection armée depuis 1982, la Casamance s’est installée dans une instabilité chronique. En dépit de plusieurs accords, le retour à la paix définitive semble y relever de l’impossible. Le Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance, (MFDC, séparatiste) s’est affaibli depuis, mais ce qu’il en reste continue de semer le trouble.

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«Je lance à nouveau, un appel solennel à tous nos compatriotes du MFDC  pour la consolidation de la paix», lançait le président Sall à l’occasion de son message à la nation, prononcé le 31 décembre 2017.

A peine sept jours plus tard, une réponse inattendue se faisait entendre avec la mort de jeunes coupeurs de bois, tués à Bofa-Bayotte, dans le département de Ziguinchor, également principale ville de cette région qui a perdu sa quiétude depuis des lustres. Dès l’annonce de l’attaque,  des regards accusateurs se sont dirigés vers le MFDC, qui a aussitôt démenti, dans un communiqué, être à l’origine de ces attaques.

Le mouvement séparatiste est même allé plus loin en demandant, dans un communiqué, «aux autorités sénégalaises, d’orienter leurs enquêtes vers  les autorités de la région de Ziguinchor». Cette tuerie intervient après une accalmie de quelques années dans un conflit déjà vieux de 35 ans.

«Consolidons la paix,  car nos progrès sont déjà substantiels, par le dialogue confiant que nous avons poursuivi toutes ces années avec le soutien constant des facilitateurs, que je salue et apprécie», disait Macky Sall dans son message à la nation, s’adressant à la dernière poignée de combattants du MFDC encore dans le maquis.

Dans un souci de conciliation, le gouvernement sénégalais avait pourtant le 1er janvier 2018, libéré deux membres du mouvement détenus dans un cantonnement militaire, à la suite d’une médiation entre le gouvernement sénégalais et le MFDC.

De Diouf à Macky, en passant par Wade 

Cette libération était le résultat de négociations initiées par la Communauté catholique Sant’Egidio, selon un communiqué de la dite communauté, relayé par RFI. Alors pourquoi cette énième appel du président Sall pour une paix définitive  n’a pas été entendu. Le régime de Macky à une «approche opaque» de la crise casamançaise, estime le socio-anthropologue, Abdou Ndao, ancien pensionnaire du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales (Codesria).

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Répondant à des questions d’Ouestafnews M. Ndao  estime qu’on «ne sait pas ce que fait le régime de Macky Sall» à propos de la Casamance avant de préciser que c’était aussi valable pour les régimes précédents,  celui d’Abdou Diouf (président de 1980 à 2000), et d’Abdoulaye Wade (2000-2012).

«On est dans la même dynamique, parce que l’Etat hésite entre la stratégie militaire et la stratégie politique », estime Dr Bruno Sonko, chercheur à la fondation Rosa Luxembourg et auteur de plusieurs travaux sur le dossier casamançais.

«L’option militaire ne peut pas donner de résultats, sauf à raser entièrement la forêt casamançaise (…) L’option politique a aussi ses limites car imposant «pas mal de facteurs à prendre en compte», souligne Dr Sonko.

Dès sa prise de fonction à la tête du Sénégal, le 3 avril 2012, Macky Sall a classé parmi ses priorités un «retour définitif de la paix » en Casamance.  «C’est l’occasion de tendre une main fraternelle aux dirigeants et aux combattants du MFDC  pour un règlement pacifique de ce conflit qui n’a que trop duré », avait-il notamment dit.

Négociations et accalmie 

Les 13 et 14 octobre 2012 à Rome (Italie), des pourparlers de paix ont été relancés de manière secrète entre les autorités sénégalaises et les combattants du MFDC, sous l’égide de la Communauté Sant’Egidio.

Alors que Bruno Sonko attribue la relative «accalmie », au président Macky Sall, Abdou Ndao est plutôt d’avis que l’accalmie « n’est pas liée » à la présence de M. Sall à la tête du Sénégal car elle (l’accalmie) « était déjà là sous Wade ».

«C’est plus qu’une accalmie, c’est une paix qui s’est définitivement installée», soutient Abdou Ndao. Lors de cette adresse à la nation, le président Sall a également dit sa volonté d’associer au processus de paix la Gambie et la Guinée Bissau.

Le Sénégal a souvent reproché (sans le dire officiellement) à l’ancien président gambien, Yahya Jammeh, désormais en exil en Guinée Equatoriale, d’héberger des personnes influentes du MFDC et de soutenir le mouvement séparatiste.

En 2010, la presse sénégalaise avait fait état de la saisie au Nigeria d’une importante cargaison d’armes en provenance d’Iran. Une cargaison qui serait destinée au MFDC via la Gambie.

En avril 2017, Macky Sall profitant du 52e anniversaire de l’indépendance de la Gambie, avait une nouvelle fois lancé son appel pour une consolidation de la paix dans la région sud.

«Ce dont nous avons besoin, c’est de sécurité et de stabilité ; ce dont nous avons besoin, c’est du développement pour le bien-être de nos peuples », disait-il !

Le gouvernement mise sur l’économie 

Pour y arriver le gouvernement n’a pas manqué de prendre certaines initiatives en vue d’apaiser les rancœurs et de ramener la région méridionale dans la normalité.

Ainsi en juin 2012, le gouvernement tenait un « Conseil des ministres décentralisé » à Ziguinchor avec à la clé l’annonce de la mise à la disposition de la région, d’une enveloppe de « 360 milliards FCFA pour 54 projets », qui devaient être inscrit dans le cadre du Programme triennal d’investissement public (PTIP 2013-2015).

Une année plus tard, le gouvernement annonçait un « nouveau mode opératoire pour l’accélération du développement de la Casamance, en passant du concept de Désarmement, démobilisation, réintégration (DDR) et d’une stratégie bâtie sur trois piliers : la réconciliation, la reconstruction et le développement durable (RRDD) ».

La mise en place d’un Programme d’urgence pour la modernisation des axes frontaliers (PUMA) devait aussi intervenir la même année, avec la Casamance comme une des principales bénéficiaires.

De multiples efforts pour peu de résultats, au vu de l’attaque meurtrière du début d’année 2018, qui ramène le spectre de la violence.

Pourquoi alors malgré tous ces efforts, la paix tarde à s’installer ? Réponse d’Abdou Ndao, «il y a des acteurs en Casamance qui ont tout intérêt à ce que cette région continue de vivre la situation qu’elle vit  au nom de l’économie de guerre».

ON/ad/ts