Sénégal : la participation citoyenne en question

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Le 23 janvier 2022, les Sénégalais ont élu les maires de plus de cinq cents communes et les conseillers de 46 départements. Mais rares sont les citoyens qui s'intéressent à la gestion de leur collectivité et leur commune./Photo-Ouestaf News.

Ouestafnews – Les citoyens ont-ils un droit de regard sur la gestion des fonds de leurs communes ? Oui, selon les textes régissant les collectivités territoriales sénégalaises. Mais dans les communes de Dakar, très peu de citoyens semblent intéressés par l’utilisation des fonds de leurs mairies. 

« Je ne mets les pieds à la mairie que lorsque j’ai besoin de copies d’extraits de naissance pour mes enfants ou de certificat de mariage » : Aliou Badiane, qui s’exprime ainsi, 37 ans, marié et père de deux enfants, dit tout ignorer de comment le budget de la mairie de la commune de Yeumbeul Sud (banlieue de Dakar) est réparti, encore moins comment il est géré.  « Je  ne m’intéresse pas à la gestion des fonds de la commune », reconnait ce vendeur d’accessoires de téléphones.

Dans les communes de la capitale sénégalaise (Dakar) nombreux sont des citoyens comme Aliou qui ne s’intéressent pas à la gestion de leur commune. Dans celle de Yoff, située au nord dans la région de Dakar, 56 % des habitants ne connaissent pas le budget alloué à leur circonscription, selon les résultats d’une enquête menée en 2022 par un consortium d’organisations de la société civile sénégalaise.

L’étude révèle par ailleurs que 80 % des habitants de cette commune disent connaître le principe de participation citoyenne, mais s’informent des activités de la commune à partir des réseaux sociaux. Or, selon les textes, l’affichage municipal est obligatoire dans l’enceinte de la mairie.

Pour Elimane Kane, président de Legs Africa, il est du devoir des responsables des collectivités territoriales, « lieu d’exercice de la participation citoyenne », de ne pas se focaliser uniquement sur les projets communaux, mais d’« impliquer réellement les populations ».

En septembre 2022, Legs Africa avait co-organisé avec d’autres organisations de jeunes  (Débat numérique de la Jeunesse et Jeader, notamment) un forum sur la gouvernance de ces collectivités.

Legs Africa est un think-tank qui travaille sur les questions de citoyenneté, de gouvernance, de politique publique et d’économie sociale et solidaire en l’Afrique.

Jeader est un « do-tank » dont le but est la production d’actions dédiées aux jeunes entrepreneurs africains œuvrant pour le développement économique régional. Les deux organisations sont basées au Sénégal.  

Le Débat national numérique de la Jeunesse  est un espace de collecte de préoccupations, d’idées, de propositions et d’agrégation de solutions et d’initiatives pour renforcer la capacité d’adaptation des jeunes face à la  situation socioéconomique. Initié en novembre 2022, cet espace numérique  est aussi le lieu d’un dialogue entre les jeunes sur plusieurs thématiques.

Pour pousser les citoyens à s’intéresser à la gestion de leurs collectivité et leur proposer des solutions pour y arriver grâce aux outils qu’offrent le digital, les trois organisations se sont retrouvées dans un consortium autour de la « Redevabilité de la collectivité territoriale » (Récolte).

Le « taux élevé d’ignorance citoyenne sur un enjeu aussi capital que le budget communal doit interpeller », soulignent les trois ONG. Elles invoquent l’article 7 du Code des collectivités locales qui stipule : « en vue de garantir une bonne participation des populations à la gestion des affaires publiques, l’organe exécutif local peut instituer un cadre de concertation. »

La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance recommande aussi de promouvoir « la participation des citoyens, la transparence (…) et l’obligation de rendre compte de la gestion des affaires publiques ».

Le Sénégal compte plus de 500 communes dirigées chacune par un maire et des adjoints, toutes réparties dans les 46 départements du pays et plus de 300 communautés rurales.

Selon le code électoral du 23 juillet 2021, les maires sont élus au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans.

Les conseillers municipaux sont élus pour 45 % au scrutin de liste majoritaire à un tour, pour 55 %, au scrutin proportionnel, selon le même code.

A Grand-Yoff, autre commune dakaroise, la responsable du service éducation à la mairie regrette l’indifférence des populations, en particulier lorsqu’il s’agit de prendre des décisions importantes.

« Quand on a des projets avec des investisseurs, on organise des rencontres pour impliquer les populations et leur fournir le maximum d’informations », indique Fatou Diallo. Elle déplore toutefois que « les populations ne répondent jamais à l’invitation ».  « Seuls les représentants des communautés, les imams et les chefs de quartier se déplacent », précise-t-elle.

Cependant, « lorsqu’on offre des denrées alimentaires pour des fêtes ou des fournitures pour la rentrée scolaire, nous n’avons même pas besoin d’informer, tous viennent ».

Concernant le budget, en dépit des appels à avis lancés par les conseillers municipaux lors des audiences foraines en vue de mieux identifier les priorités de populations, on constate un faible taux de réaction des citoyens. « On dirait que les Sénégalais ne savent pas qu’il faut participer activement à la vie de leur commune », regrette Fatou Diallo.

Pour renverser la tendance le consortium citoyen propose l’usage du numérique, avec comme solution une plateforme dénommée Citizen Recolte, développée par des talents sénégalais.

Ce projet vise à prendre en compte l’importance de la population jeune au Sénégal dont les moins de 25 ans représentent plus de 70 % en 2023, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). Le consortium souhaite faire des populations de véritables acteurs dans la gestion des ressources locales afin de contribuer à la transparence dans la gestion des   collectivités territoriales.

Ceci d’autant que, comme le rappelle Momar Guèye, le conseiller technique du ministre des Collectivités territoriales, celles-ci « sont tenues de rendre compte de leurs activités, pas seulement au gouvernement mais au peuple sénégalais ».

KAN/md/fd/ts

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