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Sénégal : le nouveau pouvoir face au défi de la transparence 

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Ouestafnews – Au Sénégal, les supputations vont bon train sur l’opportunité ou nom d’acheter des véhicules pour les députés, mais surtout sur les conditions jugées opaques de l’attribution du marché. Cette controverse s’ajoute à celles des premiers scandales du nouveau pouvoir au sein des agences publiques, avec en toile de fond des marchés douteux et des silences administratifs qui alimentent la défiance citoyenne. Toutes ces affaires soulèvent des questions sur l’usage des fonds publics qui attendent des réponses. Reportage.

Il est déjà 10 heures à Dakar, avenue Cheikh Anta Diop, l’un des axes les plus fréquentés de la capitale sénégalaise. En ce matin du 2 juillet 2025, des klaxons résonnent au passage des voitures, des bus « Tata » et des motos le long de ce grand axe sous un soleil déjà haut dans le ciel, accompagné d’un vent adoucissant un tout petit peu l’atmosphère.

Dans cette avenue aux trottoirs bondés de passants, d’étudiants pressés et de vendeurs de toutes sortes, l’étudiant Abdou Karim Diop, rencontré à quelques mètres de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), exprime sa déception « sur la façon dont les ressources publiques sont gérées », lorsque qu’un reporter d’Ouestaf News lui a demandé son avis sur la gestion actuelle des ressources publiques.

Revenant sur les polémiques, encore en cours, sur l’achat de véhicules pour les députés de l’Assemblée nationale, il déplore que ce soit « toujours les mêmes pratiques au détriment des Sénégalais », tout en exigeant que le président de l’institution apporte des « éclairages » sur cette affaire.  

Un projet d’achat de véhicules pour les députés de cette 15è législature, à raison de plus de 50 millions de FCFA l’unité, perturbe depuis plusieurs mois, la majorité présidentielle, suite à une annonce du président de l’institution, El Malick Ndiaye.

En juin 2025, un député de cette majorité, Guy Marius Sagna, avait dénoncé ce projet, rappelant avoir interpellé les autorités sénégalaises pour « interdire et/ou encadrer l’achat de voitures qui n’ont rien à voir » avec le statut d’un pays pauvre comme le Sénégal.

Cette affaire a pris une tournure judiciaire, avec l’arrestation de Bachir Fofana, un journaliste chroniqueur, pour « diffusion de fausse information », suite à une plainte du président de l’Assemblée nationale sénégalaise. El Malick Ndiaye avait justifié ce projet d’achat de véhicules « plus rationnelle » que « le maintient de l’indemnité de 900 mille FCFA par mois » accordés aux députés. 

Cette polémique met à mal la nouvelle majorité, face à des citoyens qui avaient cru en eux hier. « On nous avait promis une rupture », s’insurge Mariame Ndoye, jeune étudiante en sociologie à l’Ucad. Selon cette dernière, « en ces temps difficiles », les autorités sénégalaises ne devraient pas se permettre d’accorder « des privilèges à une minorité » au détriment de la population. Elle attend des autorités sénégalaises « plus de transparence » et une « bonne gestion des fonds publics », tout en souhaitant que la lumière soit faite sur le marché d’achat des voitures pour les députés, que le journaliste chroniqueur B. Fofana avait remis en question.

Un député, un véhicule de 50 millions

Arrivés au pouvoir en mars 2024, le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko ont promis une « transformation systémique » du Sénégal, fondée sur la rupture d’avec les anciennes pratiques et une nouvelle dynamique axée sur la transparence et la souveraineté. Plus d’un an après leur arrivée au pouvoir, les citoyens attendent encore des mesures fortes sur ce terrain.

A l’avenue Habib Bourguiba, du nom de l’ancien président tunisien (1957-1987), toujours non loin de l’Université Cheikh Anta Diop, Papa Sarr qui se présente comme « ingénieur » en bâtiments et travaux publiques, affirme être au chômage depuis quelques mois.

« J’étais sur un chantier sur la corniche, mais avec l’arrêt des travaux, nous nous sommes retrouvés sans emploi », confie l’ingénieur. Il estime que les autorités sénégalaises auraient pu « auditer » les chantiers en cours à l’époque sans pour autant les arrêter, tout en reconnaissant que le secteur des BTP a un certain nombre de problèmes, notamment dans l’octroi des marchés et dans les acquisitions de terrains.   

Pour justifier ces décisions radicales, les nouvelles autorités accusent l’ancien gouvernement de Macky Sall de divers actes de corruption, de prévarication, et de mauvaise gestion. Ce qui a d’ailleurs conduit à de nombreuses arrestations.

Pour des raisons de transparence, selon Pape Sarr, les autorités devraient communiquer sur ce « qu’elles ont trouvé à la suite de leur enquête » pour éclairer les Sénégalais, tout en soulignant qu’elles doivent faire de même pour « les soi-disant scandales dans certaines agences publiques ». 

Enseignent à la retraite, Amdy Moustapha Fall, n’est pas trop convaincu du changement prôné par les autorités sénégalaises. « On a l’impression que ce sont les mêmes pratiques, juste avec de nouveaux acteurs », déplore-t-il, assis sur un banc public des deux voix de Liberté 6, quartier périphérique de Dakar.

Journal froissé dans les mains, l’ancien fonctionnaire note que le front social est toujours en ébullition, notamment le secteur de l’éducation qui est souvent « en grève ».

Pour Amdy Moustapha Fall, tant que l’argent public est « mal géré », il n’atteindra « jamais les coins reculés » du Sénégal. Il répondait à une question sur ce qui est devenue « l’affaire Aser » (Agence nationale d’électrification rurale). Pour le vieux Fall, ces scandales à répétition freinent le développement de nombreuses localités.

Moins pessimiste, Babacar Dieng, la vingtaine, estime qu’il y a « des raisons d’espérer » pour ce qui est de la gestion des deniers publics par les nouveaux tenants du pouvoir.

« Si le dossier Aser est allé devant la justice, alors que des ministres ou des directeurs sont cités, c’est un signe encourageant », justifie le jeune commerçant qui ne cache pas ses sympathies pour le parti au pouvoir Pastef (Patriote du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité). Le dossier de l’Aser, selon lui, montre « une volonté de transparence » et de « rupture avec l’impunité » dans la gestion des biens publics.

Aser et Onas, le point noir

L’« Affaire Aser » est un contentieux financier à rebondissement, qui a débuté en août 2024. Elle concerne un marché d’électrification rurale de plus de 1.500 villages au Sénégal. Le projet, d’un montant estimé à 37 milliards de FCFA, a pris un tournant judiciaire suite à une renégociation et à sa suspension par l’Autorité de régulation des marchés publics (Arcop). L’affaire est déjà allée à la Cour suprême, mais n’en continue pas moins de susciter des controverses, des accusations et des contre accusations.

Installé au pouvoir depuis avril 2024, l’une des grandes promesses de campagne du président Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre Ousmane Sonko était de renégocier les contrats signés avec les entreprises étrangères dans les secteurs stratégiques afin de les rendre plus favorables au Sénégal.

Cette affaire « mérite une enquête » afin que les Sénégalais connaissent la vérité, estimé Mame Diarra Diagne, résidante du quartier de Keur Mbaye Fall, dans la lointaine banlieue dakaroise.

Cette étudiante d’une université privée de Dakar soutient qu’il existe une volonté des autorités sénégalaises de « faire les choses de façon transparente », mais qu’elle ne doit pas se faire en protégeant les membres de son entourage.

Rencontré dans le même quartier, Abdoulaye Diop indique qu’il ne s’agit pas d’un « scandale » Aser » ou d’un scandale Onas (Office national de l’assainissement du Sénégal) mais d’un « système de gouvernance malade » de ces hommes. Ce jeune homme âgé d’une trentaine d’années à la recherche d’un emploi soutient que les nouveaux dirigeants sénégalais doivent prouver qu’ils sont « différents et ne sont pas là pour défendre » leur entourage.

En octobre 2024, lors d’un meeting de collecte de fonds pour la campagne électorale des législatives à l’Arena de Diamniadio, à près de 30 km de Dakar, Ousmane Sonko, président du Pastef, avait nié tout « scandale » dans l’«Affaire Aser », affirmant que les dossiers Aser et Onas étaient instrumentalisés à des fins politiques et soutenant publiquement le directeur général de l’Aser, Jean Michel Sène. Une attitude que certains n’avaient pas aimé, estimant qu’elle mettait fin à toute possibilité d’enquête indépendante.

L’affaire Onas, révélée en octobre 2024 est un autre scandale dans les mains des nouvelles autorités. Elle met en cause l’ex-directeur général de l’Onas, Dr Cheikh Dieng, et le ministre de l’Hydraulique, Cheikh Tidiane Dièye, son ministre de tutelle. L’affaire tourne autour de l’attribution d’un marché d’assainissement jugé « irrégulier ». Cette affaire qui a opposé deux responsables du nouveau régime a mis en relief des tensions internes et relancé le débat sur la transparence et la gouvernance dans l’attribution des marchés publics au Sénégal.

« Cela ne me surprend guère », indique Lamine Badiane en évoquant les affaires Aser et Onas. Cet enseignant qui sert dans la région de Sédhiou (sud du Sénégal) estime qu’au Sénégal, chaque haut cadre nommé devient « une source de privilèges pour lui-même et ses proches ». Ce qui, selon lui, sous-entend « souvent la manipulation de milliards » au détriment d’autres Sénégalais.

Tous ces scandales peuvent avoir des répercussions, notamment « la perte de confiance envers les autorités, la banalisation des détournements de fonds (ou encore) la prolifération de contre-valeurs chez la jeunesse », explique M. Badiane, dans un entretien avec Ouestaf News, réalisé via WhatsApp.

M. Badiane demeure toutefois confiant et convaincu que la lumière sera faite sur ces nouvelles affaires, tout en estimant que les citoyens doivent avoir « un droit de regard sur tous les projets censés les impacter ou réalisés en leur nom ». 

ON/fd/ts


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