Sénégal : le pouvoir de Macky Sall se durcit, arrestations en série

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Le Sénégal a connu des manifestations très violentes entre 2021 et 2023 à la suite desquelles la société civile a dénoncé beaucoup d'atteintes aux droits humains.(Photomontage : Ouestaf News)

Ouestafnews – Sur fond de polémiques autour d’une éventuelle troisième candidature du président Macky Sall, le Sénégal vit des moments de vives tensions. Pouvoir et opposition se livrent une bataille à mort. Face aux manifestations de rue de l’opposition, le pouvoir a décidé de jouer la carte de la fermeté et répond par des arrestations en série.

« Nous vivons une situation très inquiétante », déplore Pape Sylla, face aux arrestations qui se multiplient et à la violence qui règne dans le pays. Ce jeune sénégalais d’une trentaine d’années évoluant dans le secteur informel était venu comme d’autres participer à la « Semaine de la paix ». Une « initiative citoyenne » portée par des acteurs de la société civile et tenue le 27 mars 2023 à Dakar.

Le rassemblement a eu lieu à l’appel d’une nouvelle entité, née dans la foulée des tensions et violentes manifestations que connait le Sénégal depuis deux ans et dénommée Mesure (Mobilisation pour un engagement citoyen vers la souveraineté, l’unité et la refondation).  Il s’agit d’un mouvement composé de citoyens en synergie avec diverses organisations de la société civile qui s’inquiètent de la montée des périls dans un pays jadis considéré comme un îlot de stabilité dans une Afrique de l’Ouest tourmentée par les crises à répétition.

Pour Thierno Souleymane Diop Niang, militant de la société civile, c’est « malheureux » que « les gens se regardent en chien de faïence » maintenant au Sénégal. A son avis « l’opposition et le pouvoir doivent prendre leurs responsabilités face à cette situation ». 

La situation dont il est question, est caractérisée par de fortes tensions et une bipolarisation exacerbée, opposant essentiellement deux camps qui ne se pardonnent rien. Celui du président Macky Sall et de son adversaire Ousmane Sonko. Ce dernier, fait face à la justice dans des affaires différentes, dont une affaire de viol présumée. Il accuse Macky Sall et son camp de vouloir utiliser la justice pour l’éliminer politiquement. Accusations réfutées par le camp présidentiel qui rétorquent qu’il s’agit d’affaires privées opposant l’homme politique à des citoyens qui ont aussi leurs droits à défendre.

Dans une de ces affaires, le tribunal de Dakar a déjà condamné le 30 mars 2023 M. Sonko à deux mois de prison avec sursis et à 200 millions de FCFA de dommages et intérêts. Il a été reconnu coupable diffamation contre Mame Mbaye Niang, un soutien du président Sall et actuel ministre du Tourisme.

Sur le front politique, le verdict du procès semble avoir soulagé beaucoup de monde dans les rangs de Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), le parti de M. Sonko. Avant la décision du tribunal, nombreux sont ceux qui, même hors de ce parti, redoutaient une peine qui aurait rendu son chef inéligible pour la présidentielle du 25 février 2024.

Et pour cause, depuis l’annonce du procès et à la veille de chaque audience, les appels à manifester se sont multipliés dans le camp de l’opposition pour faire pression sur l’Etat, le gouvernement et la justice tous accusés d’être parties au conflit entre les deux hommes. La même approche (appels à la résistance) avait également été utilisée dans l’affaire Sonko-Adji Sarr, du nom de la jeune masseuse qui accuse l’homme politique de l’avoir violée. 

Si lors des manifestations de mars 2021 consécutives à l’éclatement de l’affaire Adji Sarr, le pouvoir avait été pris de court par les manifestants, cette fois-ci la riposte de l’Etat s’est faite vigoureuse. Toutes les velléités de manifestation de l’opposition ont été étouffées dans l’œuf, ou presque.

Quelques scènes de violence ont eu lieu le 16 mars 2023 et des échauffourées ont été notées çà et là à Dakar et dans les régions, mais celles-ci n’ont rien à voir avec les scènes de violence et de pillage observées en mars 2021. Cette fois-ci M. Sonko lui-même a été, à deux reprises et en moins d’un mois, sorti de son véhicule manu-militari, pour le conduire soit au tribunal, soit chez lui. Dans les rangs de son parti, les militants les plus virulents sont arrêtés par le régime, qui les considère comme les auteurs des appels à la violence et à « l’insurrection ».

« Je trouve ces arrestations anormales », s’indigne Abdou Aziz Maronne du bureau des jeunes de l’Organisation des Nations unies pour l’Afrique. A ses yeux, c’est un « recul démocratique » qui favorise « l’instabilité » dans le pays.

Mansour Guèye, étudiant récemment revenu du Maroc, semble moins tranché même s’il s’inquiète des arrestations. Lui tient surtout à préciser qu’il n’est « d’aucun bord politique », dans un contexte de bipolarisation et de manichéisme qui laisse peu de place à ce type de prise de position – ni avec le pouvoir, ni avec l’opposition.

Faute de chiffres sur le nombre exact d’arrestations de la part du gouvernement, les médias sénégalais relaient ceux fournis par l’opposition. Au moins une centaine de personnes ont été arrêtées lors des manifestations du 16 mars 2023, selon un député de l’opposition, Guy Marius Sagna.  

Sur les réseaux sociaux le bilan total des arrestations dans les rangs de l’opposition est impressionnant, mais reste difficile à vérifier. Ce qui est certain : de nombreux cadres de Pastef sont interpellé, inculpés, arrêtés. Parmi eux, le chargé de communication, El Malick Ndiaye, placé sous contrôle judiciaire avec port de bracelet électronique, ainsi que d’autres militants accusés d’avoir joué un rôle dans les scènes de violence.

« Cette vague d’arrestations (…) est très préoccupante », explique Seydi Gassama, directeur d’Amnesty International Sénégal, qui se garde de donner un bilan chiffré des arrestations, faute de sources fiables. Il dénonce par contre ce qui, à ses yeux, constitue « une atteinte à la liberté de manifestation pacifique et à la liberté d’expression (et) crée un climat de mécontentement et de défiance dangereux pour la stabilité du pays ».

Pour ce militant des droits humains, il n’est pas question de cautionner « la violence contre les personnes et les atteintes aux biens publics et privés ». Il en appelle néanmoins au sens des responsabilités des forces de sécurité dont la riposte ne doit pas être « disproportionnée » face aux manifestants. « L’usage des armes à feu ne doit être faite qu’en dernier ressort », tient à rappeler M. Gassama.

Du côté de l’opposition, on reste sur un ton combatif en affirmant que le durcissement de la part du gouvernement « n’aura aucun effet ».

« Quel que soit le nombre d’arrestations, nous continuerons à appeler à des manifestations pacifiques parce que c’est un droit constitutionnel », affirme à Ouestaf News Dr Cheikh Tidiane Dièye, un des membres de la coalition de l’opposition.

Du côté du parti au pouvoir et de ses alliés, les prises de position sont tout aussi radicales. Selon l’Alliance pour la république (APR) force doit restera à la loi : « M. Sonko doit répondre des conséquences tragiques de ses appels irresponsables à la violence qui ont entraîné des pertes en vie humaine et la destruction de biens », estime la formation politique du président Sall.

Pour nombre Sénégalais non affiliés aux partis politiques, comme pour les responsables de l’initiative Mesure, l’urgence est désormais de voir comment « installer un dialogue constructif » entre acteurs politiques de tous bords, organisations de la société, citoyens indépendants, etc. Objectif : sauver ce qui reste d’une démocratie sénégalaise très mal en point.

ON-ts/md/fd

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