Sénégal- Violences sexuelles : normes sociales à revoir

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Les violences basées sur le genre persistent et ont parfois engendré des drames. Ici, en 2019, à la Place de la Nation à Dakar, le Collectif des féministes du Sénégal en Sit-in pour dénoncer le viol suivi de meurtre de Mlle Bineta Camara a Tambacounda (est).

OuestafnewsAu Sénégal, 21,5 % des violences sexuelles engendrent des grossesses précoces chez des adolescentes de moins de 18 ans. Selon des psychologues sénégalais, les normes sociales et culturelles contribuent à perpétuer de manière durable ces violences envers les filles et les femmes.

Entre janvier et décembre 2022, les « boutiques de droit » gérées par l’Association des juristes sénégalaises (AJS) ont reçu et traité 288 cas de violences sexuelles exercées sur des femmes et des jeunes filles, d’une part, et 57 autres cas concernant les garçons. En parallèle, 21,5 % des violences sexuelles ont engendré des grossesses précoces chez les adolescentes de moins de 18 ans au moins.

Ces statistiques résument l’acuité des questions liées aux violences basées sur le genre (VBG) et à la santé de la reproduction des adolescentes, avec en toile de fond une problématique en lien avec les droits humains. Une situation qui, selon l’AJS, perpétue de manière durable ces violences envers les filles et les femmes. 

Pour la sociologue Selly Bâ, les violences basées sur le genre et les violences sexistes sont « le soubassement des normes sociales » et tirent leur « légitimité » d’un « système patriarcal et gérontocrate ».

Cette « idéologie de domination patriarcale » dresse une trajectoire « réactionnaire » qui ne va pas dans le sens de « l’épanouissement » des adolescentes, souligne le directeur du Centre de guidance infantile familiale des HLM Grand-Yoff, Pr Serigne Mor Mbaye.

Le Pr Serigne Mor Mbaye et Dr Selly Bâ s’exprimaient lors d’un débat organisé le 4 mai 2023 par le Centre canadien de Recherche pour le développement international (CRDI) sur le thème « Accompagner les adolescentes au Sénégal pour une meilleure santé de la reproduction : vers une approche intégrée et durable ».

Selon une catégorisation faite par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) les adolescents sont les jeunes compris dans la tranche d’âge 10-19 ans. Ils ne sont plus des enfants mais n’ont pas encore atteint l’âge « adulte ».

Victime stigmatisée, auteur épargné

Dans sa note conceptuelle de sa table ronde, le CRDI indique que le faible niveau de connaissances des questions de santé de la reproduction et les coutumes perpétuent les inégalités de genre. Ce qui conduit souvent « à des mariages précoces, des taux de fécondité élevés, des violences et abus sexuels, des grossesses précoces et involontaires chez les adolescentes ».

Prenant exemple sur le phénomène des agressions sexuelles qui ont cours dans la société sénégalaise, le Pr Mbaye constate que les adolescentes sont souvent accusées « de fomenter, de comploter, de se donner librement aux prédateurs à travers leurs tenues vestimentaires. »

D’après une étude du Réseau africain pour le développement intégré (Radi) publiée en 2018, les violences sexuelles puisent leur source dans les idéologies et croyances relatives aux droits des hommes, notamment en matière sexuelle. Selon les répondants, les coutumes et traditions représentent 42,5 % des causes de violences sexuelles.

Les chercheurs du Radi ont également relevé qu’en cas de viol, c’est plutôt la victime qui est « stigmatisée et non l’auteur ».

Pour sortir de ce guêpier, « une stratégie de réparation sociale pour la victime et surtout pour sa famille consiste à sceller le mariage entre la victime et l’agresseur, en particulier quand celui-ci est un proche », fait savoir l’étude.

Pour le Sénégal, les estimations du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) révèlent que 12 % des jeunes filles et femmes ont été victimes de violence sexuelle et physique en 2022. L’organisation onusienne note aussi que 31 % des mariages sont célébrés avant 18 ans et 18 % avant 15 ans.    

Pourtant l’Etat du Sénégal dispose d’un arsenal juridique et institutionnel dissuasif pour contrecarrer ces dérives anti féminines. En janvier 2020, une loi criminalisant le viol et la pédophilie a été promulguée. Désormais, les auteurs de tels crimes risquent des peines allant jusqu’à la réclusion à perpétuité. Auparavant, le viol n’était considéré que comme un simple délit passible de cinq à dix ans de prison.

« Malheureusement dans l’élaboration des politiques publiques, il y a des actions isolées timides mais il n’y a pas réellement des actions fortes pour promouvoir des normes sociales positives », se désole Dr Selly Bâ, obligée de constater que « les normes sociales sont des lois qui pèsent plus que les lois votées à l’Assemblée nationale. »  

Dissimulation, le reflexe des victimes 

Ces normes sociales « influencent très négativement » les débats sur la santé de la reproduction des adolescentes au Sénégal, renchérit Dr Sokhna Thiam, chercheuse au Centre africain de recherche sur la population et la santé.

« Lors de nos enquêtes, nous avons rencontré des adolescentes qui ont eu à subir des violences sexuelles, des grossesses non désirées » qui peuvent provenir de l’intérieur comme de l’extérieur de la famille, explique-t-elle.

En fin de compte, note Pr Serigne Mor Mbaye, « les souffrances des adolescentes et les multiples agressions dont elles font l’objet sont complètement mises de côté au nom du principe de la cohésion sociale ».

Les mêmes mécanismes de dissimulation des souffrances des adolescentes se retrouvent en milieu rural où le silence est encore plus accentué. Le Dr Selly Bâ signale un nombre important de filles victimes de viol mais qui n’en savent pas toujours les auteurs pour une raison simple : « socialement vous ne devez pas regarder les gens, droits dans les yeux ».

L’enquête du Radi de 2018 et réalisée en milieu rural koldois (dans le sud du Sénégal) révèle que la dissimulation et la non dénonciation des actes de viol par les victimes et leurs familles constituent à 66,3 % l’entrave principale à l’accès à la justice pour les victimes.

Dans la plupart des cas de viol, il est noté que c’est souvent la victime qui est stigmatisée et non l’auteur.

Les communautés doivent comprendre que « des adolescentes qualifiées, en bonne santé, instruites représentent un avenir meilleur pour les sociétés et peuvent contribuer au développement économique », plaide le directeur du Centre de guidance infantile familiale, Pr Serigne Mor Mbaye. Il préconise de « déconstruire le discours ambiant au sein de la société afin que les adolescentes puissent trouver les moyens de s’épanouir ».

ON/md/ts

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