Ouestafnews — La pêche artisanale sénégalaise est un maillon important de l’économie sénégalaise. Cependant, elle traverse une crise due à la surexploitation des stocks résultant de la concurrence industrielle. Selon une étude publiée en 2025 et menée par deux chercheurs, le secteur risque une « destruction », à moins que des mesures idoines ne soient rapidement prises.
Vêtu de son imperméable vert, le pêcheur Mor vient de débarquer sur la plage de Soumbédioune (Dakar). C’est ici qu’il pratique la pêche artisanale depuis 1988. Sa capture du jour est « modeste ». Il explique en wolof que la pêche était autrefois plus productive, malgré les moyens plus rudimentaires de l’époque. « En une sortie, on pouvait avoir plus de 100 kilos, mais maintenant, on revient parfois avec à peine 50 kilos ».
Ce que décrit ce pêcheur correspond au diagnostic posé par une étude publiée en 2025 par Jacques Quensiere et Samba Tounkara, deux chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), intitulée « Les pêches artisanales sénégalaises vont-elles disparaître ? ».
La raréfaction des produits a fini par se faire sentir chez le consommateur. Une illustration de ce phénomène est la disparition progressive de la sardinelle dans les repas. Au Sénégal, servir un plat de riz au poisson sans un morceau de sardinelle (Yaboy en wolof, une des langues locales) n’est plus « un péché ». Ce poisson n’est pas l’espèce la plus « noble ». Jadis, il était très présent et largement utilisé pour rehausser la saveur des plats, plutôt que pour sa chair. Malheureusement, il devient de plus en plus rare et coûteux sur les marchés.
« Avant, on le voyait partout en mer. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus, même pendant les périodes où il est censé être en abondance », constate Mor. Sur la même plage, Moustapha Sène, mareyeur à Soumbédioune depuis près de 20 ans, confirme : la sardinelle est devenue presque introuvable. Selon lui, une bonne partie du peu qu’on trouve sur le marché vient du Maroc.
Les chiffres officiels confirment cette tendance. Selon la Direction des pêches maritimes (DPM), en 2019, la sardinelle représentait 49,37 % des débarquements de la pêche artisanale, contre 39,9 % en 2022. Cette baisse confirme les alertes récurrentes sur la raréfaction de l’espèce sur les quais.
Depuis plusieurs années, les signaux d’alerte se multiplient sur l’avenir de la pêche artisanale sur les côtes sénégalaises. Selon un rapport publié en octobre 2023 par Environnemental Justice Foundation (EJF, ONG internationale spécialisée dans la protection de l’environnement basée en Grande-Bretagne), le volume des captures par pirogue dans l’ensemble du secteur de la pêche artisanale au Sénégal a diminué de 58 % entre 2012 et 2019.
Sur le terrain, le pêcheur Mor attribue ce recul du rendement à « l’augmentation du nombre de pêcheurs » et à la pression sur la ressource avec la « pêche industrielle ». Résultat : les sorties en mer s’allongent dans le temps et s’éloignent de plus en plus des côtes. « Aujourd’hui, certains vont parfois jusqu’à 60 kilomètres pour trouver du poisson. Forcément, le poisson devient plus cher ».
L’artisanat, plus rentable
Malgré ces difficultés, la pêche artisanale reste plus rentable et plus créatrice d’emplois que sa concurrente industrielle. Selon une étude menée par les deux chercheurs de l’IRD, la pêche artisanale est prise dans un système de surexploitation généralisée qu’elle ne contrôle pas.
Les données de l’étude montrent qu’à investissement égal, la pêche artisanale génère davantage de valeur ajoutée, consomme moins de carburant et crée plus d’emplois.
À titre d’exemple, pour ce qui est de la valorisation des captures, là où le secteur industriel rejette jusqu’à 45 % de ses prises, le secteur artisanal en rejette moins de 5 %.

Ce rendement plus optimal est dû à un système de transformation (séchage, braisage, salaison) ancré dans les communautés côtières, rapporte l’étude. Dans le secteur artisanal, il faut un investissement d’environ 200.000 FCFA pour créer un emploi contre plus de 4 millions dans la pêche industrielle.
Toutefois, cette efficacité économique ne protège pas la pêche artisanale. Et cela se fait au détriment du consommateur. Ce dernier subit les conséquences d’une augmentation des prix qui s’ajoute à la dynamique générale d’inflation.
Adja Fatou Lô, venue acheter du poisson, fréquente ce marché de Soumbédioune depuis plus de dix ans. Elle évoque une hausse générale des prix dans ce marché de poissons. Le mareyeur Moustapha Sène souligne que « le kilo de sardinelle qui valait autour de 300 FCFA se vend aujourd’hui à près de 1.500 FCFA ».
Les témoignages recueillis à Soumbédioune trouvent un écho dans les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). En deux décennies (2005-2024), le prix de la sardinelle a été multiplié par cinq environ. Dans la même période, les prix du poulet et de la viande de bœuf n’ont été multipliés, approximativement, que par deux.

Alors que les pêcheurs effectuent des sorties plus longues avec des captures faibles et que les consommateurs dépensent plus, les autorités multiplient les réponses techniques : repos biologiques, restrictions saisonnières, aires marines protégées… Ces dispositifs sont présentés comme un levier pour la reconstitution des stocks face à la dégradation de la ressource halieutique.
Depuis au moins 2003, des arrêtés sont régulièrement pris instaurant des repos biologiques dans les eaux sénégalaises. Pour 2025, la période a été fixée du 1er au 31 octobre pour les chalutiers de pêche démersale et de pêche pélagique (dont la sardinelle qui est une espèce pélagique).
Malgré la mise en œuvre de ces dispositifs, les indicateurs restent préoccupants. Le dernier rapport de la DPM montre que la pression humaine augmente plus vite que la capacité de renouvellement des stocks, créant un déséquilibre entre le volume d’exploitation et les capacités de reproduction des espèces.
Les failles de la gouvernance
Si la pêche artisanale concentre l’essentiel de l’emploi, elle subit aussi la pression de celle industrielle (nationale comme étrangère). Cette dernière est souvent mieux équipée, mieux financée montre l’étude. Par ailleurs, l’État n’arrive pas à en assurer le contrôle de manière adéquate
Pour les chercheurs Jacques Quensiere et Samba Tounkara, malgré le gel officiel des licences industrielles depuis 2006, le nombre de chalutiers opérant dans les eaux sénégalaises a continué d’augmenter à travers des sociétés mixtes et des montages opaques.
Ils évoquent également des évaluations montrant une diminution d’environ 75 % des stocks dans les eaux sénégalaises depuis le milieu des années 1980, avec plusieurs espèces qui frôlent le seuil critique de renouvellement.
Sur le papier, le Sénégal dispose pourtant d’un arsenal réglementaire : permis de pêche, Conseils locaux de pêche artisanale (CLPA), aires marines protégées… Mais dans les faits, ces dispositifs souffrent d’un manque de moyens, de coordination et de crédibilité, donc d’efficacité, révèle l’étude.
Les auteurs soulignent que la pêche artisanale est soumise à de multiples contraintes, alors que la pêche industrielle bénéficie de zones grises persistantes en matière de contrôle. Les données de capture reposent largement sur l’auto-déclaration par les pêcheurs eux-mêmes, tandis que la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) demeure un phénomène mal quantifié.
Contactée par Ouestaf News, la Direction des pêches maritimes (DPM) a renvoyé vers son dernier rapport sur les « Résultats généraux des pêches maritimes 2022 », dans lequel elle reconnaît que certaines données régionales ont été extrapolées en raison de l’absence de rapports mensuels complets.
Dans un communiqué de juillet 2024, le ministère de Pêche a indiqué que 24 navires de pêche ont été contrôlés entre janvier et juillet 2024 pour des infractions telles que la pêche en zone interdite, l’absence de licence ou la détention d’espèces immatures. Ce chiffre traduit la persistance de la pêche illicite dans les eaux sénégalaises.
Selon des informations fournies par la Banque mondiale (BM), dans un rapport daté du 30 décembre 2025, les navires industriels autorisés à opérer dans les eaux sénégalaises sont désormais suivis en continu, 24 heures sur 24, grâce aux systèmes AIS (Système d’Identification Automatique) et le VMS (Système de Surveillance des Navires). Ce dispositif permet théoriquement de localiser les navires et de surveiller leurs activités.
Toutefois la BM nuance : les analyses géographiques des trajectoires et des zones de pêche ne sont pas réalisées régulièrement, limitant l’effet de ces outils sur le contrôle.
Dans son rapport, la BM indique aussi que depuis 2023 les licences de pêche sont publiées sur le site du ministère de la Pêche et qu’il y a la mise à disposition d’une base actualisée des navires actifs. En octobre 2025, le nombre de navires autorisés à pêcher dans les eaux sénégalaises étaient au nombre de 122 selon le ministère.
Sur la plage de Soumbédioune, Mor en est réduit à constater que plusieurs pêcheurs, qui n’ont connu que la mer depuis l’enfance, n’y voient désormais plus d’avenir.
HD/fd/ts
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