Sénégal – Pêche : deux affirmations, une incorrecte et une non prouvée, d’un candidat à la présidentielle (Fact-Checking)

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Quai de pêche de Ngaparou sur la petite côte. Un des sites les plus convoités par des centaines de pêcheurs artisanaux au Sénégal. Photo/Ouestaf News.

Ouestafnews (avec Alliance SaytuSen2024*) – Le député sénégalais Papa Djibril Fall, candidat à l’élection présidentielle de février 2024 au Sénégal, a fait deux affirmations portant sur le secteur de la pêche dans ce pays. Nous avons vérifié ses déclarations. 

Papa Djibril Fall est député à l’Assemblée nationale du Sénégal depuis 2022. Il est par ailleurs le président du mouvement politique Les Serviteurs et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2024 au Sénégal. Le 15 novembre 2023, il était l’invité de Ndekili, une émission de grande écoute diffusée par la chaîne de radio Sud FM, en wolof, une des langues nationales du Sénégal. Dans un contexte marqué par des vagues d’émigration irrégulière partant du Sénégal, Fall a réagi à ce phénomène en évoquant ce qu’il considère en être les causes. 

Papa Djibril Fall s’est notamment indigné de la disparition d’un nombre considérable de candidats à l’émigration partis de Bargny, à trente kilomètres de Dakar, la capitale sénégalaise. Il a également abordé les difficultés que rencontrent les pêcheurs du Sénégal, notamment la rareté des ressources halieutiques « due aux accords de pêche signés avec des navires étrangers ». Ce qui justifie, selon lui, l’exode massif de pêcheurs sénégalais. « Le Sénégal a presque 700.000 pêcheurs », a-t-il soutenu.

Il s’est ensuite offusqué du fait que « les pêcheurs soient laissés à eux-mêmes depuis les années 1990 », affirmant : « Le Sénégal a acquis le Stade Léopold Sédar Senghor de Dakar (ex-Stade de l’amitié, inauguré le 31 octobre 1985) en échange d’une licence de pêche de dix ans ». Poursuivant son argumentaire, le président du mouvement Les Serviteurs a indiqué, sans citer de nom : « Une personne a signé une licence autorisant aux navires chinois à pêcher aux larges des côtes sénégalaises ».

Nous avons essayé d’entrer en contact avec Papa Djibril Fall pour connaître les sources de ses deux déclarations, mais nos appels et messages sont restés sans réponse. Nous mettrons à jour cet article lorsque nous obtiendrons une réaction de sa part.

700 000 pêcheurs au Sénégal, incorrect

Au Sénégal, la Direction des Pêches maritimes (DPM), qui dépend du ministère de la Pêche et de l’Économie maritime, est une entité chargée de la mise en œuvre de la politique de l’État concernant les pêches maritime et artisanale. À ce titre, elle a pour mission, entre autres, la collecte, le traitement et la publication des statistiques en la matière. Ces données sont publiées dans un rapport annuel intitulé Résultats généraux des pêches maritimes. Au moment où nous publiions cet article, la dernière édition dudit rapport portait sur l’année 2019 et a été publiée en 2022. Ce rapport établit « l’évolution du nombre de pêcheurs actifs » au Sénégal. L’estimation du nombre de pêcheurs est faite dans les sept régions maritimes du Sénégal : Dakar, Thiès, Saint-Louis, Ziguinchor, Fatick, Louga et Kaolack. Le nombre varie en fonction de la période. D’après cette étude, le nombre de pêcheurs en moyenne par mois est de 75 369.

ANSD, DPM, même chiffre

Au Sénégal, l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) est le service officiel des statistiques. L’ANSD publie régulièrement des données sur différents secteurs de l’activité économique et sociale au Sénégal. Ces statistiques figurent dans un rapport annuel intitulé Situations économiques et sociales nationales (SES-N). Le dernier en date est celui qui concerne l’année 2019 mais il a été publié en 2022. Dans le chapitre consacré à la pêche et à l’aquaculture, l’agence indique : « La pêche artisanale se caractérise en 2019 par un parc piroguier composé de 12 851 pirogues actives, soit une hausse de 8 % par rapport à 2018. C’est une activité ayant un certain ancrage ethnique, voire familial. En 2019, elle est pratiquée en moyenne par 75 369 pêcheurs ». L’ANSD indique que la source de cette donnée est la DPM. Ce chiffre a été calculé en additionnant l’ensemble des valeurs (nombre de pêcheurs mensuels) divisé par douze, soit le nombre de mois que compte une année.

Capture d’écran du tableau sur le nombre de pêcheurs actifs au Sénégal en 2019 publié dans le rapport Résultats généraux des Pêches maritimes 2019 publié par la Direction des Pêches maritimes

Cependant, il est important de souligner que dans ces rapports de la DPM et de l’ANSD, les pêcheurs industriels et ceux qui pratiquent la pêche fluviale ne sont pas pris en compte.

Quid des pêcheurs industriels ?

S’agissant des pêcheurs industriels, il est souligné dans le rapport 2019 de la DPM que ce segment de la pêche est composé de navires battant pavillon sénégalais et étrangers. « Pour le compte de l’année 2019, la flotte totale ayant obtenu une licence est de 197 ». Toutefois, comme mentionné plus haut, aucun chiffre sur le nombre de pêcheurs industriels n’est indiqué par la DPM et par l’ANSD. 

« La pêche industrielle est portée par une flotte nationale et étrangère à la fois. En général, les pêcheurs industriels ne sont pas pris en compte dans les statistiques car il y a des navires étrangers battant pavillon sénégalais. Donc, il est difficile de les dénombrer, mais ils sont moins nombreux que ceux de la pêche artisanale », a expliqué à Africa Check l’économiste-statisticien Mady Cissé, du Centre d’études pour le financement du développement local (Cefdel). 

En nous basant sur les rapports de la Direction des Pêches maritimes et de l’ANSD, le nombre de pêcheurs en moyenne au Sénégal est estimé à 75 369, loin des 700 000 annoncés par Papa Djibril Fall. Par conséquent, cette affirmation du candidat à l’élection présidentielle de février 2024 au Sénégal est incorrecte.

Stade Amitié acquis en contrepartie d’une licence de pêche : non prouvée

L’exploitation et la gestion des pêches sénégalaises sont encadrées par le Code de la pêche maritime instauré par la Loi nº 2015-18 du 13 juillet 2015. L’article 3 de cette loi stipule : « Les ressources halieutiques des eaux sous juridiction sénégalaise constituent un patrimoine national. Le droit de pêche dans les eaux maritimes sous juridiction sénégalaise appartient à l’État, qui peut en autoriser l’exercice à une ou à des personnes physiques ou morales de droit sénégalais ou étranger ». En clair, les navires de pêche étrangers peuvent pêcher dans les eaux sénégalaises, mais ils doivent avoir une licence qui les y autorise. 

Le chalutier russe “Oleg Naïdenov” est amarré à Dakar le 5 janvier 2014. SEYLLOU / AFP

Le Stade Léopold Sédar Senghor de Dakar a été inauguré le 31 octobre 1985 – sous le nom « Stade de l’Amitié » – par l’ancien président sénégalais (1981-2000) Abdou Diouf. Cet édifice sportif a été construit par l’entreprise chinoise Henan Chine.

Nous avons joint au téléphone Diène Faye, le directeur des Pêches maritimes pour consulter l’archivage des licences de pêche signées par l’État du Sénégal en faveur de navires étrangers et pour savoir si le Sénégal avait signé un accord de pêche de dix ans en faveur de la Chine pour l’acquisition du Stade Léopold Sédar Senghor. Il a indiqué ne pas être en mesure de nous répondre, sans plus de détails.

Des pêcheurs artisanaux contre les accords de pêche

L’Union nationale des pêcheurs artisanaux du Sénégal (Unapas) est une association à but non lucratif. L’une de ses missions principales est la préservation des ressources halieutiques du Sénégal et la préservation de l’océan. L’Unapas a longtemps porté le combat contre les accords de pêche signés en faveur des navires étrangers.

Moustapha Ndiaye, son secrétaire général, a expliqué qu’il était difficile de connaître le contenu de ces contrats de pêche, dénonçant une culture du secret. « On a interpellé à plusieurs reprises les ministres sur les accords de pêche qu’ils signent mais ils ne te diront jamais la teneur de ces contrats », a-t-il commenté. 

« Le Sénégal n’avait pas les moyens d’organiser la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) de 1992. On n’avait pas d’infrastructures sportives pour accueillir un tel évènement. Les Chinois avaient un accord avec l’État du Sénégal pour construire le Stade de l’Amitié. Pendant cette période, nous constations des navires de pêche chinois sur nos côtes. C’est le même procédé avec notre nouveau stade (le Stade Abdoulaye Wade, NDLR). Nous avons vu des Turcs pêcher dans nos eaux juste après la livraison du stade. Nous avons alerté, à plusieurs reprises, notre ministre de tutelle mais sans réponse », a-t-il ajouté.

Organisée tous les deux ans par la Confédération africaine de football (CAF), la CAN est un des évènements majeurs de l’agenda sportif africain. Le Sénégal a accueilli la 18e édition, du 12 au 26 janvier 1992.

Précision du ministère sénégalais des Sports

Au Sénégal, l’une des missions du ministère des Sports est de mobiliser les ressources financières, matérielles et humaines nécessaires pour la promotion et le développement des activités physiques, sportives et socio-éducatives.

Le déficit d’infrastructures sportives est une question qui fait débat dans le pays. 

L’État sénégalais a défini une politique sportive nationale énoncée par la Loi 84-59 du 24 mai 1984 portant Charte du sport. Celle-ci prévoit la dotation de chaque région d’au moins un complexe sportif  moderne et la construction d’un ou de plusieurs stades nationaux à caractère olympique. C’est dans le cadre de cette stratégie que le Stade de l’Amitié a été construit et inauguré le 31 octobre 1985 par l’ancien président Abdou Diouf. 

Africa Check a cherché à avoir accès aux documents relatifs au financement du Stade de l’Amitié sans succès jusqu’à la mise en ligne de cet article.

D’après Mbaye Jacques Diop, journaliste et actuellement conseiller technique du ministère sénégalais des Sports : « Le coût de la construction (du Stade de l’Amitié) s’élève à environ 12 milliards de francs CFA (FCFA, soit environ 18,3 millions d’euros / 20 millions de dollars au taux de change du 18 janvier 2024), il pourrait atteindre 18 milliards de FCFA (soit environ 27,5 millions d’euros / 30 millions de dollars à la même date) si on évalue les dépenses faites pour la gestion et la maintenance », a-t-il souligné.

Diop a ajouté que « ce financement était le fruit de la coopération sino-sénégalaise, en contrepartie le Sénégal avait conclu des accords commerciaux avec la Chine ».

Les 12 milliards de FCFA évoqués pour la construction du Stade de l’Amitié apparaissent dans plusieurs documents de l’Institut national supérieur de l’Éducation populaire et du Sport (Inseps) portant sur les infrastructures sportives au Sénégal, notamment une monographie intitulée « Contribution à la redynamisation du football sénégalais », datant de 1988 et consultable sur un site d’archives de plusieurs pays compilées par l’IRD, l’Institut français de recherche pour le développement.

Capture d’écran de la page de garde de la monographie publiée en 1988 par Doudou Sène 
Capture d’écran de la page 51 de la monographie publiée en 1988 par Doudou Sène 

Faute d’accès à des documents portant sur les éventuels accords de pêche octroyés par le gouvernement sénégalais à la Chine en contrepartie de la construction du Stade de l’Amitié en 1985, nous évaluons cette affirmation de Papa Djibril Fall comme étant non prouvée.

PBM/aml/vo/cs

Cet article est produit  par Africa Check dans le cadre  de la Coalition des vérificateurs de faits pour l’élection présidentielle sénégalaise de 2024, #SaytuSEN2024, un groupe de fact-checkeurs de médias et d’organisations de la société civile qui luttent contre la désinformation concernant les élections.

Le titre et les intertitres sont d’Ouestaf News

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