Sénégal : gros risques pour la classe moyenne (Libre opinion)

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Elimane H. Kane.

Par Elimane H. Kane*

La classe moyenne sénégalaise agonise et quand elle va fléchir ce sera le basculement total vers la précarité et l’accroissement des inégalités et de la pauvreté extrême.

La notion de classe moyenne regroupe la population située au centre de l’échelle sociale, entre les riches et les pauvres. Elle est utilisée comme indicateur pour estimer les évolutions économiques et sociales d’un pays.

En France, les statisticiens distinguent les classes moyennes dites inférieures, entre 1350 euros (environ 800.000 FCFA) et 1.906 euros (1.200.000 FCFA) par mois, et les classes moyennes supérieures, entre 1.906 euros (1.200.000 FCFA) et 2.487 euros (1.600.000FCFA) par mois.

Au Sénégal, cette classe moyenne confondue (10.000.000 FCFA de revenu par an) composée essentiellement de salariés et d’entrepreneurs dont peu bénéficient vraiment de revenus réguliers et d’un système de protection sociale est le rempart de notre équilibre social. Elle fait vivre des milliers de ménages et de personnes vulnérables en besoin d’assistance urgente, c’est-à-dire cet « impôt social solidaire » qui est moins une réalité juridique que culturelle, donc non comptabilisé dans l’économie formelle.

Selon une étude d’Osiwa qui date de 2016, la classe moyenne est majoritairement un phénomène urbain à 88% au Sénégal: « 20.5% de ses membres ont eu une éducation dite informelle (daara etc.) et 25% ont un niveau universitaire ».

Aujourd’hui, avec les impacts de la pandémie à Covid-19 et les conséquences encore subies de la guerre géopolitique en Ukraine, cette classe moyenne voit son pouvoir d’achat chuter drastiquement et ne gagne plus suffisamment pour faire face à des factures obligatoires de plus en plus grossies (loyer, eau, électricité, transport, scolarité des enfants….), tout en supportant près de  la moitié des revenus fiscaux (TVA et Impôts directs sur le revenu, CGU….).

Cette classe moyenne qui est un pieu de la charpente sociale doit aussi assurer la transition sociale à travers une bonne éducation de ses enfants et un encadrement des jeunes vers l’insertion sociale et économique. Autant de responsabilités sociétales assumées par ces centaines de sénégalais qui peinent à épargner pour se mettre à l’abri de la précarité et des charges fixes évoluant, mais incontournables. La sécurité de l’habitat est un élément décisif pour cette classe souvent exclue des programmes de logements décents et laissée comme proie entre les griffes de voraces promoteurs immobiliers et banquiers.

Souvent légalistes, ils ont des difficultés d’accéder au foncier dont le système d’attribution est marqué par des litiges et pratiques décourageants. Seules certaines catégories de fonctionnaires, notamment des impôts et domaines, les magistrats et autres passagers clandestins bénéficient des largesses de l’administration dans ce domaine.

Les programmes sociaux dans ce domaine privilégient les plus petits salaires (- 400.000 FCFA pour le programme des 100.000 logements) ou sont dévoyés par la vente à cash à des étrangers et dans des salons internationaux courus par les principaux promoteurs publics dont la mission est justement de loger cette catégorie de l’échelle sociale (HLM, SICAP,…).

Pendant ce temps, les jeunes et moins jeunes cadres et autres acteurs économiques en activité (40-55) souffrent des forfaits des promoteurs immobiliers spéculateurs qui, avec le poids additionnel des banques commerciales, rendent la vie dure à leurs clients à travers respectivement des dépassements de délais de livraison inimaginables ( allant même à plus de 5 à 10 ans) et des conditions de remboursement et taux d’intérêt prohibitifs.

Pendant ce temps, le logement est payé doublement, car le produit immobilier payé n’est pas livré et il faut continuer à payer le loyer familial qui augmente proportionnellement à la taille de la famille.

Tout ceci se passe en l’absence de toute régulation ou contrôle publics pouvant assurer la défense des droits et intérêts des usagers et clients qui doivent se débrouiller tout seuls face à la cupidité des promoteurs et des banques. Aucune mise en demeure aux promoteurs immobiliers qui souvent bénéficient de largesses sur des ressources publiques (foncier cédé au franc symbolique, assainissement réalisés par l’Etat, et autres passe-droits). Les notaires sensés défendre les intérêts des usagers dont ils réclament des frais exorbitants restent aphones et inactifs, s’ils ne sont pas complices de ces abus.

Les politiques publiques qui se focalisent exclusivement sur les jeunes et les femmes sont certes bonnes si elles sont correctement exécutées. Mais elles sont aussi en train d’enfoncer cette catégorie de sénégalais qui travaille dur et ne compte que sur leurs propres efforts pour vivre et faire vivre des familles et sont aujourd’hui laissés pour compte.

Dans un pays où pour la majorité des familles, la responsabilité économique est celle de l’homme, il est incohérent et dangereux de faire des piliers de familles et soutiens de société des laissés-pour-compte.

Ces vaillants pères et aussi mères mono parentales de famille qui ont opté pour l’autonomisation économique et l’éthique sont d’avantage stigmatisés et persécutés quand ils refusent le système de corruption ambiant qui est le plus déterminant élément du doing business dans notre pays.

D’autres moins préparés et peu endurants cèdent aux tentations et au clientélisme pour sauver le peu de « sutura » (pourrait être traduit par pudeur ou honneur sauf, selon le sens, NDLR) qui donne du sens à leur existence dans une société matérialiste.

Pour assurer une résilience sociale efficace dans le contexte actuel déjà difficile et qui augure de lendemains encore plus durs, il est important que s’exprime cette catégorie de l’échelle sociale et qu’elle soit au cœur des politiques publiques pour éviter le creusement des inégalités et la déflagration économique.

*Elimane Haby Kane, président du think-tank, Legs Africa

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