Sénégal – Santé : rien ne va ! 

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La qualité des soins dégringole dans les structures de santé au Sénégal. Le système a besoin d’être réformé et renforcé./Photo-Ouestaf News.

Ouestafnews – Incident après incident, défaillance après défaillance, légèreté après légèreté, faute après faute, victimes après victimes… le secteur de la santé au Sénégal est assurément dans une mauvaise passe. Au point que, fait rare au Sénégal, suite à la clameur populaire, un président a dû céder et démettre un de ses plus fidèles collaborateurs.

Dans la sous-région ouest africaine, le système de santé sénégalais a longtemps fait figure de modèle. Surtout pour les pays limitrophes tels que la Mauritanie et la Guinée dont les patients aisés fréquentent régulièrement les cliniques et hôpitaux dakarois.

Longtemps adossé à l’une des plus vieilles facultés de médecine d’Afrique francophone – réputée pour sa compétence et qui continuent de former non seulement des Sénégalais mais aussi des Tunisiens, Marocains, etc. – ce système de santé a fait les beaux jours du pays avec de grands noms de la médecine, mondialement reconnus. Par exemple le Pr Souleymane Mboup qui, avec son équipe, a décrit en premier, le VIH-2 en 1985.

Il n’y a guère longtemps (2014-2015), la crise Ebola qui avait frappé la sous-région, avait encore une fois montré l’expertise sénégalaise qui avait réussi à endiguer le mal, alors qu’un de ses voisins immédiats, la Guinée, en était l’épicentre.

Mais voilà, une série de désastres survenus ces deux dernières années dans le milieu hospitalier, est en train d’effondrer ce beau mythe. Simples citoyens et experts s’interrogent : comment en est-on arrivé là ?

La dégringolade du système de santé sénégalais s’explique par « l’insuffisance de ressources humaines qualifiées » dans les structures sanitaires, estime Dr Cheikhou Sakho, spécialiste en santé publique et coordinateur du projet d’évaluation prospective pays de l’Institut de santé et de développement (ISED) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).

Dr Sakho qui s’est entretenu par téléphone avec Ouestaf News explique cette insuffisance en ressources humaines qualifiées par la faible qualité des enseignements que prodiguent les écoles privées de formation en santé qui foisonnent dans le pays.

A cela s’ajoute, « l’indigence » des structures socio-sanitaires avec des ressources budgétaires insuffisantes et de faibles plateaux techniques, selon Dr Mohamed Lamine Ly, spécialiste en santé publique. Pour Dr Ly, membre de la Coalition pour la Santé (Cosas), les incidents à répétition découlent, en partie, « des conditions déplorables » dans lesquelles travaillent les professionnels de santé.

A preuve, les drames dans les maternités et services pédiatriques se sont multipliés depuis 2021 dans les structures de santé au Sénégal. Mais l’incendie au service de néonatologie de l’hôpital Mame Abdou Aziz Sy de Tivaouane (centre) qui a tué onze bébés le 25 mai 2022 à 21h a été d’une atrocité sans précédent. Il a ému et secoué tout le Sénégal.

A l’annonce de la nouvelle par les médias, des Sénégalais ont investi les réseaux sociaux pour réclamer la démission du ministre de la Santé et de l’Action sociale, Abdoulaye Diouf Sarr. Une démission d’ailleurs réclamée depuis la mort de quatre bébés dans des conditions similaires à l’hôpital de Linguère (nord-ouest) le 25 avril 2021 et réitérée au lendemain du décès de la dame Astou Sokhna le 7 avril 2022 à l’hôpital régionale de Louga (Nord–ouest), pour défaut de prise en charge, alors qu’elle y était venue pour accoucher.    

 Au lendemain de ce drame, l’indignation et la pression de l’opinion publique, étaient devenues intenables pour le président Macky Sall. Il finira par céder et limoger M. Sarr, pourtant un de ses fidèles au gouvernement et dans son parti.

« On ne te dira pas merci car tu n’as pas démissionné. Tu as été limogé », écrira un internaute sénégalais qui s’identifie sous le nom Galissa Boully, sur son compte Twitter, illustré par une photo du désormais ex-ministre de la Santé barré.

Selon Khemess Sar, une autre internaute sénégalaise, la tragédie de Tivaouane est « la négligence de trop ». Pour elle, si après le drame d’avril 2021 à Linguère, le ministre « avait pris toutes les dispositions nécessaires, les hôpitaux auraient eu le minimum de sécurité », écrit-elle sur sa page Facebook.

La mort en couche d’Astou Sokhna, « était évitable » avait reconnu le désormais ex-ministre de la Santé Abdoulaye Diouf Sarr, lors d’une conférence de presse le 14 avril 2022.

Dans la foulée de ces tragédies à répétition, des activistes regroupés au sein d’un comité dénommé « Patients en Danger » (lancé aussi comme un hashtag sur les réseaux sociaux après la mort de la dame Astou Sokhna), sont montés au créneau pour dénoncer tous ces manquements qui suscitent de vives réactions au sein de la population depuis presque deux ans. 

« Ce n’est pas un combat contre les médecins, les infirmiers ou les sages-femmes », affirme Mme Gaëlle Babacar Mbaye, membre dudit comité qui réclame « justice » pour les victimes. C’était lors d’une conférence de presse du comité le 14 avril 2022 à Dakar.

 « Réformer » la réforme

D’après la députée Marième Soda Ndiaye les drames dans les structures de santé ne sont pas forcément liés aux moyens. Selon elle, entre 2017 et 2022, l’Assemblée nationale a voté un cumul de plus de 800 milliards FCFA de budget pour le ministère de la Santé. « Un tel budget devrait permettre de dispenser les femmes en situation de grossesse des lourdeurs administratives et financières dans les structures de santé », estime-t-elle.

La part du budget national du Sénégal consacré au secteur de la Santé est estimée à 8 %, indique le ministère de la Santé et de l’Action sociale. Là où les Etats de l’Union africaine (UA) s’étaient engagés en 2021 à consacrer au secteur de la santé au moins 15 % de leur budget annuel.

Comme solution, Mme Ndiaye plaide la santé publique soit « réformée en termes d’accueil, d’offre de soins et de formation ».

Le docteur Mohamed Lamine Ly ajoute qu’il est temps « de réformer la Réforme hospitalière », en plaçant les organes qui administrent les structures sanitaires (conseils d’administrations ou des comités de développement sanitaire pour les postes de santé) sous la coupe du ministère de la Santé.

Il faut également « libérer les comités de développement sanitaire de la pesante tutelle de collectivités territoriales encore trop politisées et d’impliquer davantage les représentants légitimes des communautés, des travailleurs et des consommateurs », ajoute-t-il. 

L’hôpital de Tivaouane, théâtre du sinistre sera reconstruit pour devenir un hôpital de niveau trois, a promis le 26 mai 2022 le président Macky Sall. Un hôpital de niveau 3 est un hôpital où sont dispensés « des soins spécialisés de hautes technologies, des soins palliatifs, des activités d’enseignement, de recherche encadrée et de formation », selon le décret du 4 juin 2009 relatif à la Carte sanitaire. 

De même, plusieurs autres localités du pays seront dotées de services de néonatalogie de qualité pour que pareil drame n’arrive plus, a également promis le président Sall.

Dans tous les cas, la situation actuelle de la santé impose au Sénégal « d’élaborer et de développer une politique holistique qui met à contribution tous les autres secteurs (eaux, sécurité, transport, agriculture, etc.) à contribution », suggère Dr Cheikhou Sakho. Mais au préalable, il faut, selon Dr Mohamed Lamine Ly, « une évaluation objective » par des experts indépendants pour remettre « notre système sanitaire sur les rails ».

 ON-RAB-FD/hts

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