Terrorisme et Covid-19 : au nord du Burkina, l’économie étouffe

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Des choux en vente au marché d’Ouahigouya au Nord du Burkina. Faute de clients à cause du Covid et de l’insécurité, un tas (plusieurs choux) se vend entre 500 et 1000 FCFA, aujourd’hui. Avant c’était une pomme de chou contre 500 FCFA./Photo-Ouestaf News.

Ouestafnews – Première région productrice de pomme de terre, la région du Nord du Burkina Faso souffre d’une double crise : le Covid-19 et les attaques terroristes. Les acheteurs se raréfient et les producteurs n’arrivent pas à vendre leurs produits.

Titao, chef-lieu de la province du Lorum, dans la région du Nord du Burkina Faso, ne célèbre plus sa traditionnelle fête annuelle de la pomme de terre. Le Covid-19 a empêché la tenue de l’événement en 2020 et 2021. Pourtant, cette activité est la principale opportunité d’affaires pour les acteurs de la filière « pomme de terre » en particulier, et ceux du secteur agro-sylvo-pastoral en général. Elle leur permet de vendre une grande partie de leurs récoltes.

Depuis deux ans, la fête de la pomme de terre subit de plein-fouet les affres du Covid-19 et du terrorisme. « Je suis de Sollé dans la province du Lorum (région nord ). Je suis allé à Andekanda en 2017 où j’ai produit la pomme de terre avec un patron. Il exploitait 6 hectares. Pour la saison suivante on a préparé les champs, les canalisations d’eau. C’est juste après cela que les hommes armés sont venus nous chasser», explique Moussa Ganamé.

Dans la commune rurale de Bassi, province du Zondoma (région nord), Moussa Koanda produit du niébé sur une superficie d’environ 2 hectares. Pour la campagne agricole 2021, il dit avoir récolté à peine une tonne. Les pertes s’évaluent à 200 kilogrammes selon lui. Une mauvaise récolte qu’il attribue à la cherté de l’engrais en raison de la fermeture des frontières terrestres due au Covid-19.

Mamoudou Ganamé, lui, subvenait aux besoins de sa famille grâce à la production de l’oignon, des choux, des tomates et de la salade. Il a même acquis, en 2020, trois motopompes à 300.000 FCFA avec les revenus de ses récoltes pour améliorer sa  production agricole. Mais les menaces terroristes ont détruit tous ses espoirs. Actuellement déplacé interne à Ouahigouya, chef-lieu de la région du Nord, il se débrouille en tant qu’apprenti manœuvre.

Salif Kindo, est commerçant de céréale à Ouahigouya. Kôrô et Bamako au Mali, ainsi que Djibo au Burkina sont ces zones d’écoulement. Atteindre ces marchés est maintenant un chemin de croix pour lui à cause des attaques terroristes. « Aujourd’hui pour aller à Djibo, nous faisons le trajet Ouahigouya-Séguénéga-Kongoussi-Djibo. Le coût du transport du sac de maïs est passé de 600 à 1.600 FCFA », témoigne-t-il.

Mars-avril 2020 a été la période de pic du Covid-19 au Burkina Faso. Le gouvernement a décidé de fermer les marchés dans la ville de Ouagadougou, qui absorbent une grande partie des produits agricoles de la région du Nord au niveau national, ainsi que les frontières terrestres.

A cause de la fermeture des marchés dans les villes et des frontières avec le Ghana et la Côte d’Ivoire, deux pays importateurs de légumes, les prix des produits rapidement périssables comme la tomate, le chou et le poivron ont chuté de 60% à 80% en mars 2020 par rapport au mois de janvier de la même année, précise un articles intitulé « L’agriculture burkinabè face à la crise de la Covid-19 : cas des régions du Yatenga et des Hauts-Bassins » publié par des chercheurs dans le volume 30 de la Revue « Cahier agricultures » de 2021. Quant à l’oignon et à la pomme de terre, deux produits agricoles phares de la région, leurs prix ont également connu des baisses respectives de 40% et 33%, ajoutent les chercheurs.

L’insécurité a également mis en difficulté le marché des produits agricoles. Depuis 2016, le Burkina Faso fait face à de nombreuses attaques terroristes qui ciblent plusieurs villages de la région du Nord. L’exode de la population vers des villes considérées comme moins exposées aux attaques terroristes a provoqué l’abandon de plusieurs zones de production, le retrait des services agricoles et la fermeture de marchés.

Des marchés comme ceux de Nongdoum, Laoussa, Biidi, dans la région du Nord, et celui de Djibo, dans la région du sahel qui constituaient des espaces d’écoulement des produits agricoles, surtout l’oignon ou la pomme de terre sont devenus inaccessibles.

Le calvaire des producteurs agricoles a ainsi augmenté. Ils comptent maintenant sur les quelques acheteurs qui viennent parfois de Ouahigouya ou de Ouagadougou. Cependant, ces clients ne comblent pas leurs attentes. « L’année dernière, on a vendu le sachet de 5,5 kg de haricot vert à 500 ou 600 FCFA contre 1.500 FCFA, avant le Covid-19 », regrette Iliassa Ouédraogo, producteur agricole et commerçant à Ouahigouya.

Issa Sawadogo, distributeur de semences, enregistre aussi un préjudice économique à cause du Covid-19 et du terrorisme. « J’ai soutenu des producteurs avec des semences à crédit au début de la campagne agricole. Mais ils ont subi des pertes. J’ai aujourd’hui plus de 10.000.000 FCFA dans la nature», confie-t-il.

Quelques marchés hors du Burkina Faso restent l’espoir des producteurs agricoles. Cependant, même si ces produits ne sont pas interdits de traverser les frontières, la crise sanitaire rend parfois difficile l’accès aux marchés extérieurs.

« Il ne nous reste que la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Ghana et le Togo. Mais le Corona a aussi compliqué la tâche. Avant, pour amener un sac d’ognon de Ouahigouya à Abidjan, on dépensait 4.000 à 6.500 FCFA. Aujourd’hui, il faut entre 8.000 et 9.000 FCFA », témoigne Lassané Ouédraogo, président de l’Association Tick Wendé des producteurs d’oignons de la province du Yatenga (ATPOY).

L’entrepreneuriat agricole menacé

La province du Lorum, dans la région du Nord du Burkina Faso, est la deuxième productrice de pomme de terre du pays. Avec une superficie emblavée de 135 hectares, elle peut en produire annuellement 4.035 tonnes pour un chiffre d’affaires estimé à plus d’un milliard de FCFA.

Mais plusieurs sites de production sont actuellement inaccessibles aux producteurs dans cette province ainsi que dans celle du Yatenga. Les zones de grande production, dans les localités de Titao, Barga, Niningui, Koumbri, Pela-Boukou, Tollo, Rimassa, Bouna et Solgom, se sont vidées de leurs populations à cause des attaques terroristes.

En 2020, près de 16 tonnes de semences destinées aux producteurs agricoles de ces zones n’ont finalement pas été mises en terre, déplore le directeur de la cellule d’approvisionnement et d’activités commerciales à la fédération nationale des groupements Naam, Noufou Koussoubé. Les producteurs à qui elles étaient destinées ont déserté leurs champs pour échapper aux assauts des groupes armés.

Le tableau de bord statistique 2019 de l’agriculture indique que la superficie emblavée du riz connaît des baisses légères de 7% dans la région du Nord, en partie dues à l’inaccessibilité de certains sites et au déplacement forcé de certains producteurs pour cause d’insécurité dans la zone.

Sur certains sites, les producteurs organisent la résistance. Ils sont appuyés par les Volontaires pour la défense de la patrie et les Koglwéogo, des groupes locaux de sécurité des personnes et des biens nés d’initiatives populaires. Mais face à la capacité de nuisance des terroristes, plusieurs producteurs perdent leurs investissements.

« L’année écoulée, les producteurs de Tollo ont forcé pour produire. Mais à l’approche des récoltes ils ont été obligés de fuir les sites», explique Naba Wadga de Titao. A côté de cette baisse de la production, s’ajoutent des difficultés liées à la vente.

Le tableau de bord 2020 des statistiques agricoles indique que la région du Nord constitue, avec celle du Centre, les zones où l’activité agricole occupe de grandes superficies (en moyenne 0,92ha).

Selon les résultats du recensement de 2017 fournis par le secrétariat général de la Chambre régionale d’agriculture du Nord, 45 organisations paysannes œuvrent dans la production agricole. Au niveau régional, quatre unions regroupent les producteurs de riz, de maïs, de niébé et les producteurs semenciers.

A côté des faîtières de producteurs, gravitent six sociétés coopératives, selon les statistiques de la Chambre régionale d’agriculture. Dans l’écoulement des productions agricoles, il y a aussi deux groupements d’intérêt économique et 6 entreprises agricoles. La Société coopérative avec conseil d’administration « Viim Baoré » vend des productions agricoles « à prix social » aux populations.

Cette coopérative met en place 72 greniers de sécurité alimentaire (GSA) dans au moins 10 villages. Ces GSA sont fermées dans plusieurs localités suite au déplacement des populations. Le stock alimentaire se détériore par endroit ou est simplement emporté par les terroristes, raconte Yolande Kaboré, responsable commerciale à la société coopérative Viim Baoré à Ouahigouya.

Avec la crise sécuritaire et le Covid qui persistent, les producteurs agricoles du Nord semblent encore loin du bout du tunnel.

GBS/fd-ts

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