Transitions militaires en Guinée : pour quels résultats ?

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Libertés confisquées, persécution d’opposants, instabilité de l’ordre constitutionnel, insécurité… , la Guinée préfère les régimes d’exception de répression à la démocratie et au progrès. Photo/Cellou Benani, Conakry

Ouestafnews (en collaboration avec Le Lynx- Guinée) – Hormis changer un gouvernement par un autre, les transitions militaires apportent-elles quelque chose aux citoyens guinéens ? Une baisse des prix des denrées par-ci, des promesses à la presse par-là, mais quid de la démocratie ?

« L’horizon est complètement sombre, nous ne savons pas où nous allons ». Pour le militant de droits humains, Alsény Sall, l’avènement d’un nouveau régime militaire depuis le 5 septembre 2021 ne pouvait être que source d’inquiétude.

Les régimes militaires, ce n’est pas une nouveauté en Guinée. Depuis son indépendance, le 2 octobre 1958, le pays a enregistré trois périodes d’exception (transitions militaires) dirigées par des instances avec à leur tête les militaires.

Le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) actuellement au pouvoir à Conakry ; le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) du 23 décembre 2008 au 21 décembre 2010 et le Comité militaire de redressement national (CMRN) du 3 avril 1984 à décembre 1993 à l’issue de la première élection présidentielle multipartite.

Alsény Sall, chargé de la communication de l’Organisation guinéenne des droits de l’Homme et du citoyen (OGDH), n’a que de tristes souvenirs des transitions militaires en Guinée. La période de transition sous le général Sékouba Konaté (du 3 décembre 2009 au 21 décembre 2010), a « enregistré beaucoup de violences entre les deux tours de l’élection présidentielle, qu’on a fortement dénoncées », rappelle M. Sall.

Même regret pour la période en cours sous la houlette du Colonel Doumbouya. « L’espoir suscité le 5 septembre 2021 » s’est estompé, dit M. Sall qui regrette le « non-respect des engagements ». Sa grosse criante : la situation de tension peut, à n’importe quel moment, « engendrer des violations graves des droits de l’Homme. »

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuel régime militaire, au moins deux manifestations ont été réprimées à Conakry (capitale) entrainant des arrestations en séries et parfois morts d’hommes.

Dernière en date, l’interpellation suivie d’inculpation d’Abdourahmane Sano, ancien coordinateur du FNDC. M. Sano a comparu libre le 9 janvier 2022 en flagrant délit pour « participation délictueuse à une réunion publique non déclarée ». Il a été relaxé le 11 janvier 2022 pour délit non constitué.

Avant lui, le 1er août 2022, le Coordinateur national et le chargé des opérations du Front, Oumar Sylla dit Foniké Mengué et Ibrahima Diallo, ont été placés sous mandat de dépôt, suite à des manifestations organisées par le FNDC le 28 juillet qui ont enregistré au moins cinq morts.

« Toutes les libertés ont été confisquées par les militaires », dénonce Abdoulaye Oumou Sow, chargé de communication du FNDC qui vit en cachette depuis les manifestations du 28 juillet 2022. D’autres membres du FNDC, comme Mamadou Billo Bah vit aussi en cachette, alors que Sékou Koundouno a été quant à lui contraint à l’exil après les évènements du 28 juillet 2022.

Officiellement, le FNDC qui s’oppose aux militaires, a été dissout par le pouvoir qui l’accuse de « mettre en péril la paix et le vivre-ensemble ».

Sans défendre la prise de pouvoir par les militaires, le commerçant, Mamadou Bachir Baldé savoure les petites améliorations des conditions de vie qu’il compare à celles des onze ans du président déchu Alpha Condé, pourtant arrivé au pouvoir par les urnes.

« La baisse des prix des denrées de première nécessité » en est une preuve pour ce vendeur établi dans la banlieue de la capitale, au marché de Sonfonia-Gare-commune de Ratoma.

Il est vrai qu’au moment de la prise du pouvoir par le Colonel Doumbouya, le prix du sac de riz (denrée de base) qui était à 410.000 GNF (29.016 FCFA) est descendu à 365. 000 GNF (25.832 FCFA). L’huile et le sucre ont également connu une baisse de prix assez significative pour les petits revenus ; et cela dans un contexte international difficile.

Il n’y a pas que le coût de la vie pour tenter de séduire les Guinéens. Sans donner un blanc-seing aux militaires, Aboubacar Camara, président de l’Union des radios et télévisions libres de Guinée (Urtelgui) apprécie que les journalistes aient été « plus ou moins associés » à la gestion de la transition. Ils ont été consultés et leurs demandes ont été peu ou prou satisfaites.

Après sa prise de pouvoir, le CNRD avait organisé courant septembre 2021 des « consultations nationales avec les forces vives de la nation ». C’est sur la base des conclusions de ces consultations que le CNRD a établi la charte de la transition.

« Depuis l’avènement du CNRD, aucun journaliste n’est inquiété », se réjouit Diaraye Diallo, présidente de la Section guinéenne de l’Association des professionnelles africaines de la communication (Apac). 

Malgré de nombreux engagements pris par les militaires en faveur de la liberté de la presse, un groupe, Djoma Média a vu son compte bancaire gelé. Djoma Media fait partie d’un grand Holding dont le Pdg Kabinet Sylla dit « Bill Gate » a été placé sous mandat de dépôt. Il est accusé d’enrichissement illicite, de corruption dans le secteur privé, de détournement de deniers publics et de blanchiment de capitaux, par la Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief).

Loin des préoccupations corporatistes des médias, Alpha Amadou Diallo pense plutôt à sa sécurité et celle de ses concitoyens. Cet habitant du quartier Hafia 2 dans la commune de Dixinn déplore les nombreuses « attaques à main armée à Conakry ». Il regrette les patrouilles nocturnes d’antan qui procuraient aux populations un sentiment de sécurité.

Hors de la capitale, selon ses témoignages, les coupeurs de route sèment la terreur sur les axes routiers vers l’intérieur du pays. Depuis que les membres de sa propre famille ont été attaqués par ces coupeurs de route, il ne croit plus à l’efficacité des « brigades mobiles » annoncées par le régime militaire et censées sécuriser les régions de l’intérieur du pays.

Progrès ou pas ; sécurité ou pas ; meilleures conditions de vie ou pas ; liberté de presse ou pas, etc., il y en a pour qui c’est le principe même d’un régime militaire qui n’est pas acceptable. A la tête de ce combat, le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC).

Cette plateforme qui regroupe ONGs, associations de la société civile et partis politiques, était déjà un fer de lance du combat pour un ancrage plus solide de la démocratie en Guinée. Le FNDC s’était ainsi opposé au projet de 3è mandat du président déchu Alpha Condé.

A l’arrivée du régime militaire du Colonel Doumbouya, le FNDC avait décidé d’observer une trêve qui n’aura été que de courte durée : l’espoir d’un retour rapide à l’ordre constitutionnel ayant fondu dès les premiers mois de la transition. Pour le FNDC et les défenseurs de la démocratie en Guinée, il fallait tout recommencer. Tel pour Sisyphe, leur tâche ne sera pas facile dans un pays qui refuse d’épouser la démocratie mais lui préfère les transitions militaires.

MSD-FD/ts

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