Trois questions à Pape Serigne Sylla, socio-anthropologue : « ça coince dans la campagne de vaccination parce que celle-ci n’intègre pas la dimension communautaire » (Entretien)

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Pape Serigne Sylla, socio-anthropologue, ingénieur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de Paris (France)-Photo-Ouestaf News.

Ouestafnews – Comme ailleurs en Afrique, la vaccination contre la pandémie du Covid-19 fait face à une réticence au Sénégal. Celle-ci est devenue l’un des défis à relever pour atteindre les objectifs de la campagne de vaccination. Dans cet entretien accordé à Ouestaf News par email, Pape Serigne Sylla, socio-anthropologue, estime que pour y arriver, il est nécessaire « d’orienter la campagne de vaccination vers une dimension communautaire plutôt que technico-médicale ».

Ouestaf News – Depuis le début de la campagne de vaccination contre le Covid-19, une grande partie de la population sénégalaise reste sceptique et réticente à aller se faire vacciner. Qu’est ce qui pourrait expliquer cette réaction ?

Pape Serigne Sylla – Il est d’abord important de souligner que le vaccino-scepticisme n’est pas une spécificité sénégalaise bien que sa manifestation soit relativement marquée dans ce contexte. S’il n’est pas approprié de parler de défiance, l’on constate toutefois un rapport très prudent au vaccin chez les Sénégalais.

Tout ceci est à mon sens le prolongement des peurs et frustrations que la mauvaise gestion politique de cette pandémie a suscitées en amont. On pourrait également y voir un lien avec la propagation sur les réseaux sociaux d’infodémie (sic) qui nient les thèses officielles sur la Covid-19 au profit d’un bricolage de rumeurs erronées.

Ces thèses reposent plus largement sur une matrice idéologique et religieuse dans les contextes sociaux d’Afrique subsaharienne. Les argumentations complotistes se sont répandues à grande vitesse, favorisant une théorie politiquement orientée de nihilisme épidémique.

Lire aussi : Vaccination anti-Covid-19 : rumeurs et crainte des effets secondaires ralentissent la campagne

Il est difficile de faire adopter des mesures préventives d’une pandémie à quelqu’un qui en nie l’existence. C’est bien pour cela que les réticences au vaccin sont corolaires au fiasco que nous avons connu dans la stratégie de riposte du gouvernement sénégalais.

Ouestaf News – Pourtant, le Sénégal a mené plusieurs campagnes de vaccination dans le pays sans qu’il n’y ait de telles réactions…

P.S.S – Certes, mais la pandémie de Covid-19 présente quelques singularités. En marge de quelques exceptions historiques, les stratégies de lutte contre les épidémies et campagnes de vaccination au Sénégal ont souvent été orientées vers une dimension technico-médicale qui ne tient pas nécessairement compte des représentations sociales. Le choix de mesures coercitives fait par les autorités politiques au début de la pandémie a largement contribué à frustrer les populations. Le gouvernement sénégalais a beaucoup misé sur l’information technique au détriment de la communication et l’implication d’acteurs légitimes au niveau communautaire dans la stratégie de riposte.

Les mesures politiques de riposte au Sénégal ont été catastrophiques au début de la pandémie. Il aurait fallu retenir que la santé n’est pas une affaire exclusivement médicale. Elle implique tout autant des paramètres socio-culturels qu’il convient de prendre en compte par une approche anthropologique.

La fermeture brutale des lieux de culte (mosquées, églises) sans accommodements préalables, l’introduction d’un couvre-feu et l’interdiction de certaines activités indispensables de l’économie informelle sont des indices de la vacuité sociologique des mesures prises. 

Ouestaf News – Quelle alternative ou solution pour redonner confiance aux Sénégalais sur la vaccination anti-Covid-19 ?

P.S.S – Aucune décision politique, même au-delà du cadre médical, ne peut être bien acceptée sans une volonté de transparence de ceux qui la prennent. J’affirmais tantôt que la méfiance au vaccin est pratiquement observée dans tous les pays du monde. C’est une situation qui soumet les autorités politiques à un devoir de vérité dans la communication.

Je pense qu’il faudrait donner la parole à des experts qui puissent rassurer les populations sur le bien-fondé de la vaccination, mais également impliquer les acteurs communautaires pour une meilleure gestion de crise.

Par ailleurs, la production d’un contre discours face aux thèses complotistes est bien nécessaire (…).

ON/fd

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