ZLEC : les réticences du Nigeria !

31e Sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine tenu les 1 et 2 juillet 2018 à Nouakchott. Lors de cette rencontre, le nombre de pays signataire de la ZLEC a atteint 49 sur les 55 pays membres /Photo : UA.

Ouestafnews – Le projet de Zone de libre-échange continental (ZLEC) est désormais signé par 49 pays. Un franc succès qui suscite cependant quelques inquiétudes dues à la réticence du Nigeria, le géant économique et démographique du continent.

«Le cas du Nigéria mérite une attention particulière pour au moins deux raisons, d’abord il s’agit de la première économie du contient et membre influent de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)», a déclaré à Ouestaf News, Dr Ismaël Sangharé, enseignant-chercheur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Selon ce spécialiste de la politique économique et du développement, l’attitude du Nigéria, fait peser «le risque de désintégration des blocs régionaux».

«Si le refus du Nigéria d’adhérer à la ZLEC est définitif, alors ou pourrait assister à un retrait du Nigéria de la CEDEAO. Une telle décision viendrait mettre en mal la construction de l’intégration sous-régionale», soutient-il.

Dans le lot des non-signataires, outre le Nigeria, on compte le Bénin, Érythrée, le Botswana, la Guinée-Bissau et la Zambie. En mars 2014, lors du lancement de la ZLEC à Kigali, le président nigérian Muhammadu Buhari avait brillé par son absence.

Le recul actuel du Nigéria face à la ZLEC est le résultat de pressions issues des opérateurs privés et des syndicats notamment la Nigeria Labour Congress (NLC, 4 millions de membres).

«Il n’y a aucun doute que ce projet est nocif pour notre économie », a déclaré le président du NLC, Ayubba Wabba, au quotidien privé nigérian ThisDay.

Cité par la même source, John Isemede, expert en commerce international juge également périlleuse l’adhésion de son pays à la ZLEC. Il avance comme principaux écueils, un « faible niveau d’exportations dans le secteur non pétrolier et des capacités industrielles encore à renforcer».

Le Nigeria et ses 180 millions d’habitants constituent un grand marché, un débouché pour les exportateurs. En mars 2014, alors que 44 pays signaient la ZLEC, le président Buhari avait indiqué qu’il n’accepterait pas que l’on fasse de son pays un «dumping ground», autrement dit un déversoir pour les produits étrangers.

«Si les entreprises nigérianes ont du mal à satisfaire la demande intérieure, le pays sera submergé par des produits étrangers. C’est ce dont Buhari a peur», a expliqué El Hadji Mansour Samb, dans un entretien avec Ouestaf News.

Selon cet économiste sénégalais, le président Buhari a raison de vouloir protéger l’économie nigériane, qui est actuellement en pleine reconstruction avec une volonté de diversification qui va permettre d’alléger la dépendance par rapport au pétrole. M. Samb ne doute pas pour autant de l’adhésion finale du Nigeria.

«Aucun pays ne se développe dans la solitude. Ce pays (Nigeria) va rejoindre la ZLEC. Ce qui se passe, c’est juste des négociations, sur les zones faibles de l’économie à protéger», a-t-il estimé.

Révolution commerciale

Dans une tribune publiée, sur le site web du magazine Jeune Afrique, Carlos Cardoso Lopez, pense que la ZLEC viendra corriger la «marginalisation» de l’Afrique dans le commerce mondial.

C’est «effroyable», estime cet ancien secrétaire général de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) que la part de l’Afrique dans le commerce mondial est toujours en deçà de 3 %, malgré un milliard d’habitants en plus par rapport à 1963.

Projet étendard de l’agenda 2063 de l’Union africaine (UA), la ZLEC est en discussion depuis 2012. Sa mise en œuvre va permettre de cumuler un Produit intérieur brut continental de 2500 milliards de dollars, selon les estimations de l’UA.

Le projet vise à intégrer les 55 pays membres de l’UA à travers une zone de libre-échange commercial qui va doper les échanges et la mobilité à travers le continent. Parmi les objectifs figure une forte volonté de renforcer considérablement le taux d’échanges intra-africains qui est actuellement de 16%.

Très enthousiaste vis-à-vis du projet, Carlos Cardoso Lopez pense qu’avec la ZLEC, « la voix de l’Afrique à l’OMC (Organisation mondiale du commerce) sera égale à celle de l’Inde en importance et en taille ». Signée par 49 pays, la ZLEC nécessite 22 ratifications pour son entrée en vigueur et le délai à cet effet a été fixé à janvier 2019.

Le Swaziland et le Tchad ont quant à eux déposé leur instrument de ratification de l’accord, rejoignant le Niger, le Kenya, le Ghana et le Rwanda.

Challenges et critiques

Fédérer le continent en un marché de libre-échange implique aussi un certain nombre de défis et contraintes à relever, selon les spécialistes.

Dr Ismael Sangharé, identifie, lui trois difficultés majeures : l’absence de monnaie commune, le faible niveau de connectivité des blocs régionaux et le faible niveau d’industrialisation.

«La présence de monnaies différentes avec des régimes différents pourrait entraver la pratique du commerce intra-africain au regard du faible niveau de convertibilité et certaines monnaies», estime Dr Sangharé.

Tout comme Dr Sangharé, El hadji Mansour Samb a relevé la faiblesse des infrastructures (routes, ports…) mais aussi l’hétérogénéité des économies africaines et le trop-plein de mesures réglementaires.

Joint par Ouestaf News, le diplomate béninois Moise Kérékou a, pour sa part, salué la «prudente et sage décision» du Nigeria, le premier partenaire commercial du Bénin.

«Les Africains n’ont pas encore bien maîtrisé les contours idéologiques, théoriques et sémantiques du concept de l’intégration (…). C’est plutôt le mimétisme et les atermoiements qui ont prévalu dans les différentes démarches du processus d’intégration en cours sur le continent depuis 1963», a-t-il indiqué.

Avant de parler de ZLEC, il existe un préalable pour les pays de la CEDEAO qui doivent parfaire leur intégration, a dit cet ancien ambassadeur. «Il suffit tout simplement de se déplacer vers la frontière de Sèmè-Kraké [entre le Bénin et le Nigeria] pour se rendre compte que l’étape 1 de l’intégration économique, la libre circulation des biens et des personnes n’est pas encore une réalité».

MN/ad

 

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