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Dette sénégalaise : risques sur le marché monétaire sous-régional

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Ouestafnews – L’économie sénégalaise, asphyxiée par un lourd endettement extérieur, doit actuellement son salut au marché financier de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Mais emprunter sur ce marché pour payer des dettes peut avoir des conséquences sur la stabilité du système bancaire sous-régional ouest-africain, estiment des économistes.   

Si le « transfert » du risque vers les banques de l’Uemoa se poursuit, il peut poser les premiers jalons d’une crise bancaire, avertit l’économiste français Martin Kessler. Cet enseignant au département d’économie de New York University, aux Etats-Unis, est le coauteur avec son collègue sénégalais, Abdoulaye Ndiaye, d’une étude sur la « crise de la dette au Sénégal ».

La dette sénégalaise, selon M. Kessler, reste « pour l’instant » majoritairement détenue par des créanciers internationaux. Ces investisseurs extérieurs sont les plus exposés à d’éventuelles « pertes » en cas de restructuration, explique le spécialiste, interrogé par Ouestaf News, le 6 janvier 2026, en marge de la cérémonie de présentation du rapport « Ndiaye-Kessler ». Ces deux experts ont mené cette étude pour le compte du Finance for Development Lab (FDL), un think tank indépendant basé à Paris et spécialisé dans les questions de financement du développement.

Selon les travaux d’Abdoulaye Ndiaye et de Martin Kessler, la dette du Sénégal était détenue à 61 % par des créanciers internationaux contre 39 % pour les préteurs locaux à la fin de l’année 2024. 

La crise de la dette au Sénégal est partie des révélations faites, en septembre fin 2024, par l’actuel gouvernement sur des dettes « cachées » par le régime précédent. Selon les tenants du pouvoir, cette dissimulation a permis de sous-estimer le niveau réel de l’endettement et du déficit budgétaire du pays. Ces accusations ont été rejetées par l’ex-président Macky Sall et les responsables de son régime.

L’annonce de ces dettes non comptabilisées a provoqué une dégringolade de la note souveraine sénégalaise chez les agences de notation, une hausse des intérêts de ses emprunts sur le marché international et la suspension des financements du Fonds monétaire international (FMI).      

La dette du secteur public et parapublic du Sénégal a atteint 132 % du produit intérieur brut (PIB) en fin 2024, selon le FMI. Face aux pics de remboursement de 2026-2027, de nombreux économistes soutiennent que la restructuration est inévitable et appellent à anticiper un éventuel défaut de payement. Un défaut traité « péremptoirement » par une restructuration est « moins couteux », tranche Martin Kessler.

Mais cette restructuration de la dette sénégalaise n’est pas à l’ordre du jour pour le Premier ministre Ousmane Sonko. Selon lui, la dette publique du Sénégal est « viable » et les efforts de son gouvernement ont permis « jusqu’qu’ici » de refinancer la dette. Une position d’abord exprimée le 8 novembre 2025 lors d’un meeting de son parti puis réitérée en janvier 2026 lors d’une conférence de presse avec son homologue mauritanien.

S’il s’abstient d’indiquer au pouvoir la voie à suivre, l’économiste Abdoulaye Ndiaye estime que l’Etat sénégalais a choisi un chemin « sinueux ».

Le risque pour le Sénégal est de se retrouver dans une position de négociation « défavorable », avertit le spécialiste. L’une des craintes d’Abdoulaye Ndiaye, c’est le resserrement des conditions d’emprunts sur le marché sous-régional. Les maturités se sont raccourcies et les taux d‘intérêt connaissent une tendance haussière en raison de la perception du risque, souligne-t-il.

Or, indique le rapport « Ndiaye- Kessler », le Sénégal ne pourra pas refinancer sa dette arrivant à échéance en 2026 et 2027 sans le soutien de partenaires prêts à prendre des risques à des taux d’intérêt bas. Les banques régionales devront alors absorber 75 % des émissions brutes sénégalaises (montant total à emprunter sans tenir compte des remboursements), soit environ 11.300 milliards de francs CFA sur la période 2026-2028, en plus des 4.000 milliards émis en 2025, indique le document.

Cela pourrait « mettre en péril » la dette des banques de l’union monétaire, commente Abdoulaye Ndiaye.

Si l’option des autorités d’écarter toute restructuration est jugée risquée, les restrictions du marché international ne semblent pas leur donner le choix.

Pour contourner cette option, le Sénégal s’est tourné vers le marché intérieur : en 2025, Dakar a mobilisé 2.225 milliards de francs CFA sur les marchés des titres publics de l’Uemoa, indique le Document de programmation budgétaire pluriannuelle (DPBEP) 2026-2028 du ministère des Finances, consulté par Ouestaf News.

En plus de ce montant, les quatre appels publics à l’épargne (APE) lancés la même année ont rapporté 1.779 milliards de francs CFA, selon des chiffres compilés par Ouestaf News à partir données du ministère des Finances.   

Le pays prévoit d’emprunter 4.132 milliards de FCFA en 2026 dont 2.752 milliards FCFA sur le marché des titres publics (espace dédié aux bons et obligations des Etats) et 1.200 milliards FCFA par APE, note le DPBEP 2026-2028.

Si la zone Uemoa est une « chance » pour le Sénégal, ce marché commence à connaitre ses limites au vu des dernières adjudications, estime le Pr Amath Ndiaye, économiste à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Cet enseignant-chercheur, présent lors du lancement du rapport « Ndiaye-Kessler », donne en exemple les dernières adjudications, notamment celle du 6 février 2026. Selon lui, elles montrent un comportement plus prudent des investisseurs de la sous-région vis-à-vis de la situation financière du pays.

Alors que le refinancement en monnaie locale de la dette se poursuit, la question de la soutenabilité pour le Sénégal et la zone Uemoa se pose. Si le gouvernement estime que la dette « reste soutenable » grâce notamment à la croissance de l’économie et ses mesures de discipline budgétaire, le FMI ne semble pas encore convaincu, estime Abdoulaye Ndiaye.

L’institution financière internationale avait suspendu déjà un prêt de 1,8 milliards de dollars après la confirmation par la Cour des comptes, en février 2025, de la dissimilation du niveau réel de la dette et du déficit public. Depuis, les discussions entre le gouvernement sénégalais et le FMI s’éternisent pour la conclusion d’un nouveau programme de financement.

Pour le professeur Abdoulaye Ndiaye, si l’institution de Bretton Woods ne s’est pas encore prononcée sur la soutenabilité de cette dette, c’est qu’elle n’est pas convaincue par les arguments des autorités sénégalaises.

IB/ts


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