Ouestafnews – Au Sénégal, la dette est au centre du débat public depuis des mois. Dans une tribune publiée le 11 novembre 2025, Dr Aliou Camara a déclaré que le Sénégal est le pays le « plus endetté » d’Afrique. Cette affirmation fait écho à la récente publication d’une banque britannique, reprise par des médias nationaux et internationaux, qui indique que c’est le cas en 2024. Ouestaf News a vérifié.
« La dette du Sénégal est exorbitante, de 97 % du PIB en 2023 elle passe à 119 % en 2025 et aujourd’hui à 132 % selon la dernière situation des agences de notation, ce qui fait du Sénégal le pays le plus endetté de l’Afrique », écrit dans une tribune sur PressAfrik, le Dr Aliou Camara, président du Parti pour la Solidarité du Peuple (PSP).
Aliou Camara, docteur en pharmacie, a tenté de se présenter à la présidentielle de mars 2024, mais son nom ne figurait pas sur la liste des 19 candidats retenus par le Conseil constitutionnel.
Ouestaf News a contacté Dr Camara qui a reconnu avoir écrit ce texte. Pour l’origine des données, il déclare, dans des échanges via WhatsApp que « la dette est affichée partout », sans plus de précision sur l’institution exacte sur laquelle il s’appuie.
Le Sénégal traverse une crise des finances publiques depuis que le Premier ministre Ousmane Sonko a accusé, le 26 septembre 2024, le régime précédent de « falsification des chiffres », notamment sur la dette. L’ancien régime a rejeté ces accusations et exige désormais, de son côté, que le nouveau gouvernement rende publics les rapports sur lesquels il dit fonder ses affirmations. L’ancien régime a engagé des avocats qui accusent l’actuel gouvernement de dissimuler des rapports.
Les accusations de « dette cachée » ont conduit le Fonds monétaire international (FMI) à suspendre un programme de financement de 1,8 milliard de dollars (plus de 1 000 milliards de FCFA) destiné au Sénégal.
À propos de la dette sénégalaise, des recherches en ligne révèlent que plusieurs médias d’information locaux (Senenews, Dakaractu) ou internationaux (Bloomberg, RFI, Reuters) ont relayé une note de la banque britannique Barclays Bank de fin juin 2025. Cette note, selon ces médias, indique que la dette du Sénégal en 2024 représente 119 % de son Produit intérieur brut (PIB).
Le PIB est la valeur totale des biens et services produits à l’intérieur d’un pays durant une période donnée. Celui du Sénégal en 2024 n’étant pas encore disponible, le dernier en date reste celui de 2023, qui est de 18 619,5 milliards de FCFA, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD).
Différents articles de presse citent un commentaire de Michael Kafe, économiste chez Barclays Bank. Il déclare que ce taux fait du Sénégal « le pays le plus endetté d’Afrique en 2024 », et l’un des trois seuls du continent à afficher des niveaux de dette supérieurs à 100 % du PIB à côté de la Zambie et du Cabo Verde (anciennement Cap-Vert).
Contacté par Ouestaf News pour avoir le texte original de la note ayant servi de source aux médias, M. Kafe a répondu par e-mail que les recherches de la Barclays Bank ne sont destinées qu’à ses clients.

Toutefois, selon les médias qui ont repris la note de Barclays Bank, les chercheurs de la banque se sont basés sur les chiffres de la dette fournis par les autorités sénégalaises. Dans une note du ministère sénégalais des Finances et du Budget daté de juin 2025, la dette du Sénégal s’élevait, à fin 2024, à plus de 23 273 milliards francs CFA (P. 78 du document).
L’économiste sénégalais Seydou Bocoum, docteur en économie numérique, précise, dans une tribune critique sur la note de la banque britannique, publiée en juillet 2025 sur LinkedIn, que le ratio 119 % est « basé sur une estimation implicite du PIB nominal 2024 » à 19 537 milliards FCFA environ. Autrement dit, la banque a utilisé une projection du PIB du Sénégal en 2024 pour faire son calcul.

Dr Bocoum explique que ce chiffre n’a pas été « confirmé par les autorités sénégalaises, ni par des institutions internationales ». Dans son texte, il juge qu’« en sous-estimant le PIB, le rapport Barclays gonfle le ratio » et que cela crée « une perception déformée et trop négative du risque souverain du Sénégal ». Pour lui, « il s’agit d’une dérivation plutôt qu’une statistique déclarée », ce qui « contribue à détériorer la perception des risques souverains du Sénégal ».
Depuis la révélation de l’histoire de la « dette cachée », les agences internationales de notation ont nettement revu à la baisse leurs évaluations de l’économie sénégalaise. En 2025, le cabinet américain spécialisé dans l’information financière, S&P Global a, à plusieurs reprises, abaissé la note souveraine du pays.
En juillet 2025, l’agence a fait passer la note de B à B-. Dans l’échelle de S&P, cette catégorie dite « hautement spéculative » correspond à des « conditions défavorables (qui) sont susceptibles d’affecter sa capacité ou sa volonté de respecter ces engagements ».
En novembre 2025, S&P a de nouveau baissé la note à CCC+, plaçant le pays sous « surveillance ». Cette notation implique « un risque de non-paiement », c’est-à-dire une forte probabilité que l’État ne puisse pas honorer ses engagements en l’ « absence de mesures correctives rapides ».
Une autre agence de notation de crédit, Moody’s, a aussi dégradé la note du pays en février 2025 à B3, dans la catégorie « Très spéculatif » avec un risque élevé et une vulnérabilité aux chocs économiques. Puis en octobre 2025, à Caa1, avec les incertitudes entourant la suspension du programme du FMI. La catégorie Caa1 correspond, dans l’échelle Moody’s, à une nation présentant un grand risque et une probabilité plus grande de défaut de paiement si la trajectoire financière n’est pas redressée.
Ce que disent les chiffres sur l’année 2024
Sur le plan des valeurs absolues, la dette du Sénégal reste très inférieure à celle des grandes puissances africaines que sont par exemple l’Afrique du Sud, l’Égypte ou le Nigeria. Une conversion en dollar américain des montants de la dette de certains pays montre le niveau d’endettement en valeur absolue.
Selon le Document de Programmation budgétaire et économique pluriannuelle (DPBEP) 2026–2028 publié en juin 2025, l’encours de la dette publique sénégalaise convertie en dollar se situe à 36,72 milliards à fin 2024 (p. 78 du document).
À titre de comparaison, le Nigeria affiche une dette publique totale de 94,2 milliards de dollars au 31 décembre 2024, d’après l’Office nigérian de gestion de la dette (DMO, Debt Management Office en anglais).
Pour sa part, l’Afrique du Sud se situe à 305,8 milliards de dollars – à la clôture de l’exercice budgétaire 2023/24, selon le Trésor national du pays (National Treasury).
Quant à l’Égypte, le ministère des Finances rapporte une dette totale de 277,2 milliards de dollars à fin décembre 2024.
La comparaison de ces données montre que, sur la base du stock de la dette, le Sénégal est loin derrière des économies comme le Nigeria, l’Afrique du Sud ou l’Égypte. Toutefois, ces valeurs sont rarement utilisées pour classer les pays sur l’endettement. Le critère utilisé est le ratio dette/PIB.

Sources : Maroc, Egypte, Algérie, Kenya, Angola, Côte d’Ivoire, Ghana, Soudan, Zambie, Cabo Verde, Mozambique, Congo, Maurice, Tunisie et Malawi
Pour vérifier, Ouestaf News a comparé le ratio du Sénégal avec ceux des pays ayant les dettes les plus élevées du continent. Pour le Soudan, la dernière estimation publiée par la Banque mondiale dans le « Sudan Economic Update » (Table 1, page 21) en mai 2025 fixe la dette à 147,4 % du PIB en 2024.
Ce rapport précise que ces chiffres s’appuient sur les données du ministère des Finances, de la Banque centrale et du Bureau central des statistiques, complétées par des estimations des équipes de la BM. Toutefois, l’institution met en avant la « prudence » compte tenu des contraintes de données liées au conflit dans le pays.
La Zambie dispose, quant à elle, de deux repères : un ratio de 117,7 % du PIB fin 2024 selon l’Office de gestion de la dette dans son rapport « Debt Sustainability Analysis » (DSA) du ministère des Finances publié en mars 2025. Dans un autre rapport plus récent, « Article IV Consultation and Fifth Review under the ECF » publié en août 2025, le FMI estime la dette à 123,9 % du PIB de la Zambie.
Quant au Sénégal, deux valeurs circulent. La première, comme indiqué plus haut, autour de 119 % du PIB en 2024, provient d’une note de Barclays Research diffusée en juin–juillet 2025 et reprise par plusieurs médias.
La seconde, plus élevée, avoisine 132 % fin 2024 d’après la déclaration de mission du FMI du 6 novembre 2025. Cette dernière se fonde sur un périmètre élargi incluant les administrations publiques, les entreprises publiques et les arriérés. Ce qui n’est pas le cas de tous les pays qui se limitent souvent à la dette publique centrale.
Une limite doit alors être rappelée : les pays n’utilisent pas tous le même périmètre pour mesurer la dette. Ouestaf News retient pour chaque pays le ratio dette/PIB en 2024 le plus récent auquel il a eu accès. Il s’agit parfois d’un exercice budgétaire ou d’une estimation FMI/BM. Quand plusieurs définitions existent (dette centrale / dette du secteur public), Ouestaf News privilégie la plus large pour rendre la comparaison le plus homogène possible avec celui du Sénégal.
Affirmation pas prouvée
Lorsque l’on met en comparaison ces données, un constat s’impose : le Soudan, avec 147,4 %, demeure au-dessus des niveaux avancés pour le Sénégal, même si l’on retient l’estimation élevée du FMI (132 %). La Zambie, dont les ratios oscillent entre 117,7 % et 123,9 % (plus récent) selon les institutions, évolue dans la même zone que l’estimation de Barclays pour le Sénégal, mais reste en dessous du chiffre issu du périmètre élargi par le FMI.
Sur la base des chiffres disponibles pour 2024 (Banque mondiale, FMI, ministères des Finances), le Sénégal n’est pas le pays le plus endetté d’Afrique, ni en valeur absolue, ni en ratio dette/PIB. D’après ces données, l’affirmation n’est pas prouvée par les faits et est donc plutôt fausse.
HD/ts/fd
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